Jim P., un Français employé comme majordome, a été condamné vendredi à 18 mois de prison avec sursis pour vols au préjudice de Sergueï Pougatchev, ex-oligarque russe devenu critique de Vladimir Poutine. En réalité, Jim P. l’espionnait avec l’aide d’une officine londonienne.
Jim P. est particulièrement volubile. Mais son procès, qui se déroulait vendredi 21 février à Nice, selon une procédure de reconnaissance préalable de culpabilité, n’a pas permis de répondre aux nombreuses questions que se posent les enquêteurs niçois.
Mediapart a eu accès à l’enquête du service interdépartemental de la police judiciaire (SIPJ) de Nice et a tenté de cerner le rôle qu’il avait pu jouer, sachant qu’au cours de l’enquête, Jim P. a reconnu d’emblée avoir travaillé pour Diligence, une société de renseignement sise à Londres, déjà épinglée pour ses méthodes douteuses dans les procès retentissants du « Londongrad », haut lieu des règlements de comptes judiciaires entre le Kremlin et ses brebis galeuses. « Diligence m’employait, mais les ordres venaient de l’agence russe d’assurance des dépôts », a précisé Jim P.
C’est la première fois qu’un lien si précis est établi entre un citoyen français, une officine établie à Londres et un donneur d’ordres russe. Contacté par Mediapart, Jim P. n’a pas souhaité répondre à nos questions.
D’après les éléments de l’enquête niçoise, l’intrigante trajectoire de Jim P. aurait démarré en 2013 avenue Pierre-Ier-de-Serbie, dans les beaux quartiers parisiens. L’homme travaille alors comme chauffeur pour AAA, une société de location de voitures de luxe. Il rencontre le maître des lieux, Alexandre Pougatchev, deuxième fils de Sergueï Pougatchev.
Ce dernier, un industriel qui a fait fortune sous Eltsine, puis Poutine, avant de tomber en disgrâce, n’a plus mis un pied en Russie depuis 2010. Il a déchiré son passeport et acquis la nationalité française en décembre 2009 ainsi qu’un nouvel état civil : Serge Pougatchoff.
À moins de 30 ans, son fils Alexandre peine à l’époque à se remettre en selle après sa reprise calamiteuse du journal France-Soir.
Parfaitement russophone, Jim P. pique la curiosité du fils Pougatchev. « C’est un homme très cultivé, excellent pianiste et redoutable joueur d’échecs, bien meilleur que moi ! », se souvient Alexandre Pougatchev. Assez rapidement, les deux hommes parlent d’un déménagement sur la Côte d’Azur, fief français des Pougatchev. Depuis la fin des années 1990, le père y a acquis plusieurs villas, gérées par une demi-douzaine de SCI.
« Jim a d’abord travaillé comme chauffeur pour moi dans le Sud, puis, comme je savais que mon père avait besoin de quelqu’un pour reprendre la gestion de ses villas, je lui ai fait passer le CV de Jim », indique Alexandre Pougatchev.
« C’était une embauche normale, pas une infiltration », prend soin de préciser Jim P. aux enquêteurs. Pour ses services de majordome, il est rémunéré « 2 500 euros en salaire, auxquels Alexandre Pougatchev ajoutait 500 euros en cash ». Il bénéficie également d’un logement de fonction dans une dépendance du château de Gairaut, le domicile de Pougatchev père.
Virée shopping
Au moment de l’embauche de Jim P., l’ex-oligarque est très peu à Nice, trop occupé par un procès à hauts risques devant la Haute Cour de Londres. Il y affronte l’agence russe d’assurance des dépôts (l’autorité administrative qui récupère la gestion des créances), qui lui réclame dans une autre affaire 2 milliards de dollars pour la faillite frauduleuse de son ancienne banque, la Mejprombank.
Sergueï Pougatchev a toujours clamé son innocence dans l’affaire Mejprombank, (distinct) qui fait toujours l’objet d’une procédure auprès de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, aux Pays-Bas. Toujours est-il que le 11 juillet 2014, la justice anglaise fait droit à la demande russe de geler les avoirs de Pougatchev dans le monde entier : l’intendance niçoise est à la peine. « Je gérais les très nombreux impayés de Serge Pougatchoff au détriment des PME françaises », relate Jim P.
Les confessions d’un oligarque
En avril 2015, il assiste à une scène qui, à l’en croire, déclenche son rapprochement avec les Russes. En vacances à Nice, la Britannique Alexandra Tolstoï, ex-compagne de Sergueï Pougatchev et mère de trois de ses enfants, rentre d’une virée shopping, le coffre plein à craquer d’articles de luxe. « Elle a commencé à retirer les sacs du coffre ostensiblement devant les yeux de l’agent de sécurité, qui n’avait pas son salaire payé depuis plusieurs mois. Cet incident m’a mis dans une rage folle. Je me suis dit que c’étaient les journaux russes qui avaient raison, que Pougatchev n’était pas une blanche colombe mais au contraire quelqu’un d’épouvantable. »
Ni une ni deux, Jim P. téléphone à Moscou. « J’ai moi-même appelé la ligne du standard de l’agence d’assurance des dépôts russes », indique-t-il aux enquêteurs. Et voilà qu’une semaine après ce contact, Jim P. rencontre Trefor Williams, ex-agent des forces spéciales de la Navy aux commandes de la société privée Diligence.
Jim P. devient alors l’homme de Diligence et de l’agence d’assurance des dépôts russe au château de Gairaut, alors que Pougatchev pense avoir à Nice un refuge sûr. Fin juin 2015, l’ex-oligarque, aux abois, quitte brusquement Londres pour regagner la France, plantant là la procédure anglaise. « La juge voulait m’interdire de quitter le Royaume-Uni. Là-dessus, je découvre des engins sous mes voitures, y compris celle qui emmène mes enfants à l’école. Je suis rentré en France pour sauver ma peau », explique-t-il.
La juge anglaise n’apprécie guère et le condamne à deux ans de prison pour outrage, tout en reconnaissant l’importance des menaces sur sa sécurité personnelle.
Des milliers de documents volés
Pendant ce temps, moyennant 2 000 puis 4 000 euros mensuels, en liquide, Jim P. multiplie les trouvailles, aussitôt transmises par mail sécurisé à un contact russe. La perquisition effectuée par le SIPJ au domicile de Jim P. confirme « le volume monumental de son activité », chiffré par les enquêteurs en « plusieurs dizaines de gigaoctets de données », comprenant « des milliers de photos volées, de documents bancaires, de documents financiers, d’objets de valeur… » ainsi que « des vidéos, des enregistrements audio clandestins, des captures d’écran de conversations, des documents texte rédigés par Jim P. ».
À l’automne 2015, Jim P. est cependant limogé au terme d’un épisode pour le moins déroutant. « Il a emprunté une des voitures des gardiens et disparu pendant plus de quarante-huit heures sans donner de nouvelles, se souvient Pougatchev père. J’ai demandé de signaler le vol à la police. À peine la plainte déposée, il a rendu les clés en les jetant à travers les grilles. »
Très vite, Jim P. tente de se faire réembaucher. Le 18 novembre 2015, il écrit à Alexandre pour lui demander d’intercéder en sa faveur : « Je suis toujours prêt à travailler pour votre père, auprès de qui je n’ai malheureusement pas pu m’excuser personnellement. » L’initiative échoue. Jim P. est contraint d’opérer en dehors du château de Gairaut.
Le nouvel an 2017 va lui donner une occasion de se refaire. La juriste Natalia Dozortseva, fidèle parmi les fidèles de Sergueï Pougatchev, répond aimablement à ses vœux. Il lui écrit alors, sur la messagerie Viber, qu’il connaît « des gens qui veulent la rencontrer ».
« C’est moi qui ai proposé à Jim de nous retrouver à Milan, se souvient celle qui a fui la Russie pour la France en 2013. J’avais prévu depuis des mois d’aller voir Don Carlos à la Scala. J’avais déjà mon billet mais Jim, qui est un grand amateur de musique, a déniché à la dernière minute deux places en loge. »
Williams lui propose trois niveaux de coopération : « bronze, argent ou or », l’or incluant un « témoignage » contre son patron.
Tandis que l’orchestre accorde ses violons, l’espion mélomane se livre à quelques confidences. Il ne se doute pas que son invitée porte un micro, acheté par Pougatchev, qui est au courant de l’entrevue. L’enregistrement, parasité par l’orchestre, n’en est pas moins éloquent : « Quand j’ai commencé chez Sergueï Viktorovitch [patronyme de Pougatchev – ndlr], j’étais déjà agent », avance Jim P.
Natalia Dozortseva tente, en vain, d’obtenir l’identité et les motivations des chefs d’orchestre de l’opération. « Je ne peux pas répondre à cette question. Je ne suis qu’un soldat sur le champ de bataille. Je ne suis pas général », lui répond-il, avant d’évoquer, sibyllin, un « coordinateur », un « homme qui sait tout, tout, tout ». Le silence se fait. Place à Verdi.
Une fois le rideau tombé, les deux mélomanes se retrouvent dans un bar. Freddie Mercury remplace Verdi, et Jim P. se montre un peu plus disert. Il évoque son recrutement par les services russes, en marge du prestigieux concours musical Tchaïkovski, et se plaint de ses employeurs, qui insistent pour le faire travailler comme chauffeur et majordome, alors qu’il vaut bien mieux. Natalia Dozortseva joue le jeu et accepte de rencontrer l’homme qui « sait tout ».
Le mois suivant, comme convenu, Jim P. organise une rencontre avec Trefor Williams, de Diligence, confortablement installé au restaurant-bar du Palais de la Méditerranée, au-dessus de la promenade des Anglais. Les présentations faites, Jim P. s’éclipse, laissant Natalia Dozortseva seule auprès du Britannique. « Un homme affable, sérieux, professionnel. Tout sauf un idiot », se souvient la juriste. D’après l’enregistrement audio que Mediapart a pu consulter, Williams lui propose trois niveaux de coopération : « bronze, argent ou or », l’or incluant un « témoignage » contre son patron.
« Je recherche toujours l’or, mais c’est une chose très difficile à obtenir. Cela demande beaucoup de courage », avance Williams d’une voix douce. Tout au long de leur échange, Dozortseva opine sagement. « Dites-moi ce dont vous avez besoin. Ne soyez pas timide, parlez-moi », lui enjoint Williams. Aucune somme précise n’est cependant évoquée. Pas plus que l’identité précise des clients russes.
Chantage au faux témoignage
« Je ne l’ai jamais revu », tranche Dozortseva. D’après nos informations, quelques heures après leur rencontre, Trefor Williams est intercepté à son hôtel par les services français, qui lui demandent de s’expliquer sur son faux passeport et lui font passer le goût des apéritifs niçois.
Après l’échec du recrutement de Dozortseva, Jim P. voit les livraisons de cash de Diligence se tarir. « Par la suite, je n’ai presque plus rien touché », indique-t-il aux enquêteurs français.
Il revient à la charge en 2018 avec une nouvelle prise : Alexandre V., garde du corps de Sergueï Pougatchev, également mis en cause pour vol dans cette affaire. Jim P. négocie une enveloppe de 10 000 euros mensuels. Mais là encore, l’argent promis ne vient pas. Ou pas assez. À peine 5 000 euros seront versés pour six mois d’informations fournies par Alexandre V. sur les allées et venues de son protégé.
D’après nos informations, en juillet 2019, Jim P. se rend à Londres pour régler ses comptes. Trefor Williams temporise en expliquant ne pas avoir été payé par les Russes pour l’ensemble des « trois phases » de travail. Mais un accord est trouvé, à hauteur de 36 000 euros, voire davantage si Jim P. accepte de témoigner contre Pougatchev dans la procédure anglaise. Pour l’agent, il s’agit d’un chantage au faux témoignage. Il n’ira pas jusque-là. Il choisit alors de se tourner vers un tout autre guichet : le Parquet national financier (PNF).
« J’ai pris contact en août 2019 de mon propre chef avec le PNF », indique Jim P. aux enquêteurs niçois, qui s’étonnent de cette initiative tardive. Pourquoi avoir tant attendu ? Pourquoi ne pas s’être tourné vers le PNF dès 2015 ? La réponse de l’intéressé laisse songeur : « Pour faire court, Pougatchev manipulait les journalistes français et je me doutais bien que le chemin serait long avant que le jugement anglais soit reconnu en France. »
En parallèle de ses contacts avec le PNF, Jim P. entreprend de régler ses comptes. Le 8 juin 2020, il écrit à Michaël Bendavid, l’un des avocats de Sergueï Pougatchev, et lui transmet de précédents échanges avec Diligence et la DIA, prouvant son travail pour eux.
Qu’importe que mon frêle esquif coule si le spectacle en vaut la chandelle !
Jim P.
Autrement dit, Jim P. donne des billes à celui qu’il honnit : « Pourquoi avoir envoyé des copies de mes correspondances avec Diligence, qui semblent arranger les affaires d’un banquier mafieux que je déclare haïr ? Tout simplement parce que la plus saine occupation des requins est de se dévorer entre eux […]. Et je suis là, qui regarde… Qu’importe que mon frêle esquif coule si le spectacle en vaut la chandelle ! »
Pougatchev reconnaît avoir sous-estimé les dégâts causés par Jim P. Depuis mars 2024, il est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire par le PNF pour fraude fiscale aggravée et blanchiment de fraude fiscale aggravée.
« Nous ne pensions pas, en portant plainte pour vol en bande organisée, faux et usage de faux, et abus de confiance, que ce monsieur serait si volubile, observe Adrien Verrier, l’avocat niçois de Pougatchev. Ce qui m’inquiète, ce ne sont pas tant les informations ou pièces transmises au fisc français. Le plus dur, c’est le coup porté aux deux affaires qui nous prennent à la gorge depuis des années, à Londres et à La Haye. Ça explique mieux les procédures en panne ou perdues. »
L’avocat entend faire valoir le préjudice de son client. Reclus en son château, Pougatchev refuse de s’avouer vaincu : « Je ne me bats pas pour l’argent volé par Poutine. Je sais que je ne le reverrai jamais. Ce n’est même plus une question d’honneur, ou de justice, c’est une question de survie. »
Au fil de son enquête, le SIJP de Nice n’a pu établir si Jim P. avait recruté d’autres personnes ni s’il avait cessé ses activités d’espionnage. À cette question, posée à maintes reprises lors de la garde à vue de 2024, l’intéressé oppose systématiquement : « Je ne souhaite pas vous répondre. » Et, plus loin, il déclare : « Je ne peux pas répondre à cette question. Disons que je continue de m’intéresser à ce monsieur. »
Le 21 février, Jim P. et son complice Alexandre V. ont tous deux écopé de peines de prison avec sursis. L’audience n’a pas permis de répondre à l’ensemble des questions qui entourent les actions de Jim P. et qui ont laissé les enquêteurs niçois pour le moins perplexes : « Dans ses écrits et conversations, Jim P. se vantait de détenir des informations sur d’autres oligarques et grandes fortunes de Russie, écrivent-ils. Mais l’enquête ne prouvait pas le degré de vérité ou la part de fantasme de Jim P., passionné par le monde de “l’intelligence”, révolté et justicier infiltré. »