Pendant les sanctions, Poutine poursuit sa traque des oligarques rebelles

RÉCIT – Harcèlement judiciaire, «suicides» douteux, confiscations, le pouvoir russe ne laisse aucun répit aux oligarques qui ne sont pas alignés sur sa politique.

Alexander Subbotin a été retrouvé mort, empoisonné par du venin de crapaud dans la cave d’un chamane qu’il était allé consulter après une soirée trop arrosée, dans la banlieue de Moscou. Le mystérieux décès de cet ancien dirigeant de la compagnie pétrolière russe Lukoil, relaté par le quotidien britannique The Independent, s’ajoute à celui des six milliardaires russes, dont trois anciens responsables du géant Gazprom, qui ont trouvé la mort dans des conditions suspectes et des «suicides» douteux en Europe depuis le début de la guerre en Ukraine, le 24 février. Tous étaient d’anciens proches du Kremlin.

«Le pays se fissure et tout le monde a peur, notamment les hommes d’affaires, dont beaucoup ont fui la Russie depuis le 24 février. Certains ont participé au système de corruption du régime et facilité le blanchiment d’argent pour le compte de Vladimir Poutine. Le Kremlin cherche sans doute à cacher l’ampleur des crimes et des infractions qu’il a commis ces vingt dernières années. Malheureusement, ce type de choses risque de se reproduire et de s’aggraver dans les mois qui viennent», analyse Sergueï Pougatchev, ancien oligarque devenu un farouche opposant de Vladimir Poutine. L’ex-patron de la banque Mezhprombank, qui contrôlait des chantiers navals à Saint-Pétersbourg et à Kaliningrad et que l’on surnommait à l’époque «le banquier de Poutine», vit à Nice depuis 2015, sous protection policière, et a pris la nationalité française.

Sergueï Pougatchev connaît bien Vladimir Poutine et son premier cercle, celui des «siloviki», les hommes issus de l’ancien KGB et des structures de force. Il a même contribué à son accession au pouvoir, en 2000, puisqu’il l’a présenté à la fille de l’ancien président Boris Eltsine, Tatiana Diatchenko, après sa démission. «À l’époque, il s’agissait d’éviter à tout prix le retour des communistes, qui étaient en embuscade. Poutine paraissait être le meilleur candidat pour le faire. Je pensais, et d’autres avec moi, qu’il n’y avait pas d’alternative. Et que Vladimir Poutine reprendrait à son compte les idées libérales et démocratiques de Boris Eltsine», explique-t-il aujourd’hui.

Sanctions judiciaires

Depuis qu’Igor Setchine, le tout-puissant patron du groupe pétrolier Rosneft, un proche de Vladimir Poutine, lui a confisqué une grande partie de sa fortune, en 2013, et qu’un tribunal moscovite, qui l’accuse d’avoir organisé la «faillite frauduleuse» de sa banque, a ordonné son arrestation, Pougatchev est en conflit ouvert avec l’État russe, à qui il réclame 12 milliards de dollars. Le tribunal de La Haye doit rendre une décision d’arbitrage dans six mois et l’ex-oligarque compte qu’elle soit positive. Il mise sur un changement de régime à Moscou pour pouvoir récupérer sa fortune.

Mais ni la guerre ni les sanctions économiques de l’Occident contre la Russie n’ont ralenti les poursuites judiciaires contre lui. «La justice n’est pas indépendante, mais politique en Russie. J’essaie de prouver que ce n’est pas la justice qui a pris la décision de m’attaquer, mais Vladimir Poutine. Mais les juges européens, qui sont très conservateurs, ne comprennent pas le fonctionnement du régime russe. À Paris, des cabinets d’avocats continuent à travailler pour la Russie et sont payés par des hommes d’affaires qui sont sous sanctions internationales.»

Sergueï Pougatchev approuve les sanctions économiques prises par l’Europe contre la Russie. Mais il estime qu’elles devraient s’étendre au domaine judiciaire. «L’Union européenne devrait déclarer les décisions de la justice russe nulles et non applicables. Car elles sont fabriquées de toutes pièces par Vladimir Poutine», dit-il.

Sergueï Pougatchev ne croit pas à une révolte populaire en Russie, comme celle qui avait fait chuter l’ancien régime ukrainien proche du Kremlin sur la place Maïdan. «Même si tout le peuple russe était enfermé dans un gigantesque goulag, il ne se révolterait pas», déclare-t-il. Il ne croit pas non plus à une révolution de palais, à un putsch ou à une violente rébellion interne contre Vladimir Poutine. Il mise plutôt sur une mise à l’écart, douce et progressive, du président russe.

«Si les choses continuent à se dégrader, si les sanctions économiques s’intensifient et les défaites militaires s’accumulent, et si Vladimir Poutine considère qu’il peut perdre le pouvoir, il pourrait négocier, contre des garanties, une porte de sortie avec l’un des clans de son entourage. Car il craint avant tout pour sa vie et son pouvoir», affirme-t-il. En attendant, la bataille judiciaire continue.

‘’Vue de Paris, comment fonctionne la Russie de Poutine ?’’ (2/2)

Navires français Mistral : révélations sur la corruption du système Poutine

Dans le deuxième volet d’un entretien au long cours, l’oligarque Sergueï Pougatchev affirme qu’un proche de Poutine, Sergueï Tchemezov, encaisse depuis vingt ans des commissions occultes sur des comptes offshore du président russe en lien avec des marchés d’armement. Le contrat des navires de guerre français Mistral, conclu par Nicolas Sarkozy et annulé par François Hollande, n’aurait pas dérogé à la règle.

C’était un contrat à haut risque, de l’aveu même de certains militaires français. Livrer des navires de guerre Mistral BPC (bâtiments de projection et de commandement) de 22 000 tonnes à la marine russe, au lendemain de l’invasion de la Géorgie en 2008, comme le voulait Nicolas Sarkozy, pouvait être un mauvais signal adressé à la Russie.

L’oligarque Sergueï Pougatchev, propriétaire de chantiers navals et premier négociateur de ce contrat de 1,5 milliard d’euros, signé en juin 2011, confirme aujourd’hui que la commande des Mistral répondait aux impératifs d’une nouvelle doctrine russe, visant, déjà, à pouvoir « projeter des troupes et des matériels » dans les pays limitrophes, tout en bénéficiant d’un transfert de technologies sensibles.

Pour Pougatchev, ce projet a eu pour corollaire la reprise par l’État puis l’expropriation pure et simple de ses chantiers navals à Saint-Pétersbourg, seuls capables de produire ces navires que la Russie espérait dupliquer en deux exemplaires supplémentaires au moins.

Mais ce marché militaire aurait eu aussi des arrière-plans financiers inavouables. Selon Sergueï Pougatchev, un proche de Vladimir Poutine, Sergueï Tchemezov, patron de Rosoboronexport, puis de la holding d’État Rostec (et qui n’est autre que son ancien supérieur au KGB, à Dresde), encaisse en effet depuis vingt ans des commissions sur les marchés d’armement sur des comptes offshore du président.

Sergeï Tchemezov et Vladimir Poutine à Moscou, le 8 mai 2017. © Photo Alexei Nikolsky / présidence russe / Tass / Abaca
« Personne d’autre en Russie n’avait le droit d’acheter ou de vendre [de l’armement], sauf à passer par Tchemezov, et en lui payant une commission de 8 % […] via des sociétés offshore », affirme aujourd’hui l’oligarque. Une pratique internationale évidemment interdite par la loi sur la corruption des agents publics étrangers.

Sergueï Tchemezov, qui a reçu la Légion d’honneur des mains de Nicolas Sarkozy, en mars 2010, aurait aussi, selon Pougatchev, négocié des commissions sur le contrat franco-russe des Mistral.

Contacté par Mediapart, via la direction de Rostec, Sergueï Tchemezov nous a adressé un démenti en ces termes : « Ces déclarations sont l’émanation d’une conscience compromise. C’est un “fake”, un mensonge délibéré qui s’inscrit dans le cadre d’une campagne de discrédit de la Russie. »

Les navires n’ont heureusement pas été livrés, à la suite de l’annexion de la Crimée en mars 2014, François Hollande ayant décidé d’annuler la vente en application de l’embargo – les Mistral ont finalement été revendus à l’Égypte, malgré l’instauration depuis le coup d’État militaire de 2013 de la dictature d’al-Sissi. Mais l’artisan du contrat, Nicolas Sarkozy, estimait encore, en novembre 2014, que la France devait « honorer sa parole » et « livrer les Mistral ». Second volet de l’entretien de Sergueï Pougatchev à Mediapart.

Vous avez été à l’origine du contrat d’achat des navires de guerre français Mistral par la Russie, avant d’en être écarté par Poutine en personne. D’où était venue l’idée d’acheter ces navires plus particulièrement ?

Sergueï Pougatchev : À l’époque, je possédais le plus gros complexe de construction navale de Russie. Le ministère de la défense a organisé des réunions, en présence du commandement de la flotte, pour nous faire savoir qu’il avait besoin de navires de débarquement capables de transporter beaucoup d’équipement et de forces pour pouvoir mener, comme dit Poutine, des « opérations spéciales ». La flotte russe n’avait pratiquement pas changé depuis l’époque soviétique. Elle était dans un état lamentable.

Lors des préparatifs de la guerre avec la Géorgie [en 2008 – ndlr], les militaires russes ont révisé leur doctrine. L’ennemi principal n’était plus les États-Unis mais les anciennes républiques soviétiques. Les bateaux qui avant croisaient en Atlantique, dans les mers du Nord, en Méditerranée ou ailleurs, n’étaient plus nécessaires.

Il leur fallait des bateaux pour patrouiller dans la zone des trois milles, pour surveiller les frontières, garder un œil sur les voisins. En cas d’opération en mer Baltique ou en mer Noire, ils voulaient pouvoir projeter des troupes et des matériels pour pouvoir assurer une opération terrestre. En Ukraine, vous pouvez acheminer par la route, par le rail, mais en Géorgie, ce n’est pas possible, donc il fallait être en capacité de débarquer des tanks, des véhicules de combat, des hommes.

Poutine me dit : “C’est super, tous ces milliards. Mais attention, tous ces milliards, tu les reçois de l’État.”

La Russie n’avait pas ce type de bateaux. Ils se sont donc tournés vers moi. Ils m’ont demandé si je pouvais en construire et combien. J’ai eu besoin d’étudier, de regarder ce qui se faisait ailleurs, qui étaient les leaders. D’où il est ressorti qu’il y avait les bateaux français, les Mistral donc, et les coréens. Il était exclu de voir du côté américain.

J’ai visité les chantiers navals français avec une délégation russe. Et les militaires ont donné leur accord, en 2009. La formulation de l’accord que j’ai signé était la suivante : deux BPC seraient construits en France, d’une valeur de 1,5 milliard, l’assemblage devait s’achever en Russie, puis la France nous cédait sa licence pour en construire vingt au total, en Russie. Pour ma compagnie, c’était un contrat à 15 milliards d’euros – avec une rentabilité pour moi de l’ordre de 20 %. C’était le deal.

Donc vous étiez en pleins pourparlers lorsque Poutine s’est invité dans le deal…

Oui. D’abord, il s’est rendu sur place, en personne, à Saint-Pétersbourg, pour mener une conférence sur la construction navale, dans mon usine, l’OPK [Corporation industrielle unifiée – ndlr], sans m’y convier. « Usine » est une façon de parler parce qu’on parle d’un complexe gigantesque, sur une superficie équivalente à la moitié de Saint-Pétersbourg, avec des chemins de fer, des tunnels, une centrale électrique. Poutine est premier ministre. Mon PDG m’informe, me demande si je viens. Je lui explique que je n’ai pas été convié.

Lors de cette réunion, Poutine demande à mon directeur pourquoi nous n’avons aucune coopération avec les chantiers navals d’État – qui n’existaient que sur le papier. Il explique que ça ne va pas et il propose, en pleine conférence, de nommer à la tête du conseil d’administration des chantiers navals d’État le premier vice-premier ministre Igor Setchine. Lequel Setchine était présent lui aussi.

Je vois Poutine à son retour à Moscou. Il me dit : « C’est super, tous ces milliards. Mais attention, tous ces milliards, tu les reçois de l’État. » Ça sonnait comme un signal assez étrange. Son message était : « Moi, Poutine, je te paie pour ces bateaux. »

Il me dit : « J’ai mis Setchine [à la tête des chantiers d’État], il faut travailler avec lui », et insiste, sur le thème « il faut partager » : « Tu ne peux pas être le seul, il faut développer les chantiers d’État. Là, tu as le monopole, laisse faire un peu la concurrence. »

Après ça, Setchine écrit à mon directeur pour lui demander en urgence nos carnets de commandes, les montants et les délais de livraison, pour les exposer à Poutine.

C’était la première fois que Poutine manifestait son intérêt pour vos affaires ?

J’ai commencé à bâtir ce complexe de construction navale dans les années 1990, sous Elstine, alors que Poutine n’était pas encore au pouvoir.

Poutine savait que les principales sources de revenus pour la Russie sont le pétrole et le gaz, mais ce n’est qu’à l’approche de 2010 qu’il a compris que la construction navale était un enjeu énorme, gigantesque, pour l’exploitation du plateau arctique. Et que c’étaient non seulement des sommes colossales, chose qui l’a toujours intéressé, mais aussi un levier d’influence très sérieux sur Gazprom, Rosneft, Loukoïl et consorts, qui étaient tous mes clients, de même que des compagnies occidentales, sans oublier bien évidemment l’armée. J’étais alors le seul exportateur de navires militaires de surface en Inde, en Chine et dans d’autres pays. Donc, d’abord on parle de milliards, et ensuite d’une sphère qui, selon Poutine, devrait être une prérogative de l’État.

À l’approche de 2010, Poutine a compris que la construction navale était un enjeu énorme, gigantesque.

C’était un marché assez captif : quand j’ai créé OPK Naval, il fallait renouveler 75 % de la flotte russe. Il s’agit d’un marché de 100 milliards de dollars au bas mot. On n’avait pas le choix. On ne pouvait pas construire des bateaux de guerre en Allemagne ou aux États-Unis, c’est évident.

Poutine était présent, à chaque fois, lors de la mise à l’eau des navires, comme président ou comme premier ministre. Mais il se montrait souvent mécontent. J’ai construit le plus grand brise-glace à propulsion nucléaire au monde, pour le « 50e anniversaire de la Victoire ». On sort des brise-glace en série, chacun coûte entre 1,5 et 2 milliards de dollars – le premier est le plus grand au monde, tout le monde ne parle que de ça, et lui n’était pas content.

Je lui demandais : « Mais pourquoi tu n’es pas content ? »

Il me répondait : « Mais qu’est-ce qui te prend avec tous tes brise-glace ? »

C’était étrange.

Au moment de la négociation d’achat des Mistral, il vous a donc proposé de vous racheter l’entreprise…

Oui. Fin 2009, Poutine m’appelle et me dit : « Tu peux venir boire un thé, manger un morceau. » C’était dans sa datcha, à Novo-Ogarevo [sa résidence officielle – ndlr].

Il me dit : « Écoute, j’ai réfléchi. Tu as beaucoup de choses, l’immobilier, les chantiers navals, les mines. Ça fait trop, t’as pas le temps. Pourquoi tu t’embêtes avec les chantiers navals. C’est des sommes colossales, ces bateaux de guerre. Ça devrait appartenir à l’État. On est prêts à te racheter. Qu’en penses-tu ?

— Écoute, pourquoi pas. La question, c’est combien. Sur le principe, pourquoi pas, tout se vend, sauf la conscience et l’honneur. Je t’écoute. »

Normalement, un rachat de ce type, c’est d’abord une demande d’estimation, sur trois mois.

Poutine me dit : « T’en veux combien ? »

Je lui réponds : « Volodia [diminutif de Vladimir – ndlr], qu’est-ce que j’en sais ? J’ai besoin d’une évaluation précise. Il faut attendre quelques mois que Ernst & Young et compagnie fassent leur travail. Je peux pas te donner un chiffre. »

Il insiste : « Combien tu en veux ? »

Je lui dis : « C’est pas la question, laisse-moi au moins un mois pour te donner l’évaluation précise des actifs.

— OK, un mois, mais toi, toi tu penses que ça vaut combien ? T’as bien une idée ! »

Je réponds : « Dans les 10 milliards de dollars. »

Il me dit : « Avec la crise de 2008, l’inflation, tout ça, 10, c’est beaucoup.

— Tu me demandes, je te réponds 10 milliards minimum. »

Il me dit : « On va s’entendre. 7,5, ça te va ? »

Je lui dis : « Je m’en fiche, je veux juste que ce soit by the book. Si ça se trouve, on est en dessous.

— Arrête de me prendre la tête… C’est mieux si toi et moi on se met d’accord maintenant, plutôt que de te retrouver en conflit avec Setchine. » Il me dit ça. C’était évidemment une menace.

Je comprends et lui dis alors : « 7,5, ça ira. »

Il me dit : « Tu vois, c’est pas si compliqué de s’entendre », et il appelle Koudrine, le ministre des finances. Il lui dit : « Alexeï Leonidovitch, je suis avec Sergueï Viktorovitch, il veut vendre ses chantiers navals. Il faut trouver l’argent rapidement. On s’est mis d’accord sur 7,5 milliards de dollars. »

Koudrine lui explique que c’est l’argent du budget, qu’on est en fin d’année, qu’il faut mettre ça sur le prochain budget, donc pas avant septembre 2010. Poutine le presse. Mais Koudrine le prévient qu’il aura du mal à trouver 7,5 milliards. Peut-être pourra-t-il en trouver 5 au maximum. Poutine dit : « OK pour 5 tout de suite et le reste, on verra plus tard. ».Il me demande si ça me va. Je lui dis : « OK. »

On finit de dîner, on parle d’autres choses. Le lendemain, je vois Koudrine, qui me dit : « Le chef a perdu la tête ou quoi ? Où tu veux que je trouve l’argent ? »

Cela va durer quelque temps. Les conflits et les intrigues se multiplient, le rachat s’enlise et finit en raid d’expropriation.

[Le 21 mars 2011, selon des documents que Mediapart a pu consulter, le sort s’accélère : une réunion gouvernementale conviée à examiner le financement de la nationalisation d’OPK démarre sur les possibles financements bancaires du rachat et s’achève sur la décision de lancer une enquête du FSB.]

Nicolas Sarkozy avec le vice-premier ministre russe, Igor Setchine, et le ministre français de la défense, Alain Juppé, lors de la signature d’un accord de vente de quatre navires de guerre Mistral à la Russie, le 25 janvier 2011, à Saint-Nazaire. © Photo David Vincent / Pool / AFP
Mais, entre-temps, un nouvel homme fort, un proche de Poutine, a fait son apparition à Paris, en marge des négociations d’achat des Mistral. C’est Sergueï Tchemezov. Nicolas Sarkozy lui remet la Légion d’honneur en mars 2010 à Paris. Quel rôle a-t-il joué dans le contrat franco-russe ?

En Russie, il existe un monopole sur les importations et les exportations d’armements. C’est Tchemezov qui en a le monopole, via l’agence Rosvooruzhenie (Rosoboronexport), qu’il dirige [avant d’être le patron de Rostec, la holding d’État comprenant Rosoboronexport – ndlr]. Donc toutes les négociations menées en France, avec le président, le ministre de la défense, le chef d’état-major de la marine, toutes ces négociations que j’ai menées personnellement étaient officiellement chapeautées par Rosoboronexport.

Dans les documents, Rosoboronexport apparaît, avec la signature de Sergueï Tchemezov. Personne d’autre en Russie n’avait le droit d’acheter ou de vendre, sauf à passer par Tchemezov, et en lui payant une commission de 8 %.

Une commission lui était-elle versée personnellement ?

De fait oui, personnellement, car c’était via des sociétés offshore. Officiellement, l’argent était envoyé à Rosoboronexport, mais ça passait par des sociétés offshore, je ne sais où.

Sur la piste des commissions versées via des sociétés offshore.

C’était comme ça pour tout ce qui était acheté et vendu. Par exemple, quand ma société vendait des destroyers aux Chinois – deux destroyers, c’est 1,5 milliard de dollars –, ou quand on vendait aux Indiens, même chose – quatre destroyers, plus de 3 milliards de dollars. Ce n’était pas moi qui lui versais cette commission mais les acheteurs. Ce sont eux qui payaient les 8 %. Naturellement, Rosoboronexport n’est pas le vrai bénéficiaire mais Poutine et Tchemezov.

Pour l’acheteur, ça ne fait pas différence, c’est dans le prix qu’il a accepté de payer. Si les Russes demandaient 2 milliards offshore aux Chinois, ça ne ferait aucune différence pour eux. Dans le cas de l’Inde, il y a eu corruption réciproque. Des rétrocommissions.

Et en France ? C’est Tchemezov qui négocie en personne ?

Non, non, non. C’est nous qui avons mené toute la négociation : le prix, la construction, la licence. C’est notre bureau d’études, mes ingénieurs, tout un complexe de 17 000 personnes. Que voulez-vous que Tchemezov fasse dans la négociation ? Il ne sait même pas de quoi on parle.

Donc il ne fait rien, vous négociez tout et il prend ses 8 % ?

Oui. Je n’ai pas d’autre choix. Je n’ai pas le droit d’acheter ou de vendre sans passer par lui. C’est une prérogative de l’État. Tchemezov, c’est l’État. C’est comme les droits sur la vodka. Vous la fabriquez, vous la vendez, et l’État prend 10 %. C’est la même chose.

Il vient juste une fois. C’est la même chose à chaque fois, sur tous les contrats qu’on a faits avec lui, en France ou ailleurs. Lui ou son adjoint vient. Ils prennent du bon temps, boivent, mangent, on leur paie 8 % en offshore et ils sont tous très contents. Une semaine plus tard, ils repartent à la maison.

Mais dans ce cas précis ? Qui est venu faire la fête en attendant les 8 % ?

Tchemezov et Medvedev. Moi aussi j’étais là. C’était à l’Élysée, une rencontre protocolaire avec le président [Nicolas Sarkozy – ndlr], qui nous a embrassés, remerciés, pour tout l’argent qui lui tombait dessus : la Russie avait versé une avance de 2 milliards de dollars. Super.

La commission de 8 % était donc courante ?

C’est le standard minimum, parfois c’est plus. 8 %, c’est ce que se prend Tchemezov, mais il peut y avoir d’autres personnes. Tchemezov peut dire : le deal nous a été préparé par des amis du président français, par exemple. Dans ce cas, il demande 2 % pour les « amis du président ». Offshore également. Et en fait, on ne sait jamais si ces « amis » ont existé ou pas. Peut-être que non. Mais c’est encore de l’argent qui part. Et qui revient peut-être à Tchemezov, je ne sais pas.

Nicolas Sarkozy nous a embrassés, remerciés.

Ce contrat était un peu spécifique puisque la Russie était l’acheteur…

Oui, quand je vends, je sais que les acheteurs, les Chinois, les Indiens, versent 8 % à Tchemezov. Dans ce cas, c’est différent, nous achetons les « coques » des bateaux, nous les terminons nous-mêmes, nous les armons, bref on finit le travail : et c’est seulement pour les deux premiers bateaux. Tous les autres devaient être construits à 100 % chez nous. Car il y avait une option pour faire les deux suivants à 50/50, mais l’essentiel du montant, c’était la licence. On payait la licence, les royalties.

Donc, qui a payé Tchemezov dans ce cas ?

Si quelqu’un l’a payé, ce sont les Français. Il est possible qu’il ait dit aux Français : si vous voulez qu’on vous les achète – et bien sûr que la France voulait les vendre –, alors comme intermédiaire entre l’usine – moi – et la France, je veux tant.

Savez-vous si dans ce cas Tchemezov a demandé de l’argent à quelqu’un ?

Oui. Il a demandé. Pas proposé. Demandé.

Vous pouvez préciser ?

Non, car au bout du compte, c’est un contrat confidentiel entre les deux pays, où sont réglés les pourcentages de « services ». C’est une pratique normale. La France exporte vers la Russie. Et Tchemezov devrait faire ça gratuitement ? Bien sûr que non. Si la France veut vendre, elle doit payer le travail de Rosoboronexport qui met son tampon sur le contrat, qui le rend légal. Et ça, ça se paie. Je me souviens d’avoir entendu les gens se plaindre de la difficulté de cette négociation, et expliquer que les Français étaient durs en affaires, contrairement aux Indiens.

Qui s’est plaint ?

Tchemezov. C’est à lui que j’ai parlé. Je le connais bien. On a beaucoup travaillé ensemble. Pour ça, il est assez imprudent. Il ne s’en cachait pas.

Vous n’avez pas le chiffre exact des commissions ?

Non. Ce contrat confidentiel, que je n’ai jamais vu, est signé entre Rosoboronexport et le pays qui achète ou vend. Dans ce cas, ce n’était peut-être pas 8 mais 2 %, mais je ne sais pas. C’est partout pareil, l’État prend une commission. Quand Dassault vend ses Mirage, l’agence française de ventes d’armes prend une commission qui va dans le budget de l’État. La différence est que chez nous, ça part chez Poutine et Tchemezov sur leurs comptes offshore.

Doit-on en conclure que votre projet a été déconstruit au profit d’un deal plus profitable à Tchemezov ?

Absolument. À 100 %. N’oubliez pas que Tchemezov est un ami très proche de Poutine, il gère l’argent de Poutine. Il était son chef [au sein du KGB – ndlr] en RDA, quand Poutine était à Dresde.

Finalement, Poutine a lancé un appel d’offres international en juillet 2010, et six mois plus tard, il a retenu « l’offre française », à charge pour un consortium réunissant les chantiers français STX et le chantier naval d’État russe OSK, qui avait repris vos installations, les chantiers du Nord et l’usine de la Baltique, de construire les bateaux. Le pouvoir vous a accusé de banqueroute, et vous ne recevrez rien de la « vente » promise par Poutine…

Mon business m’a été confisqué pour plusieurs raisons, et la principale, c’est l’argent. Quand vous avez un carnet de commandes de 60 milliards, plus un monopole qui vous donne une position d’influence sur le secteur pétrogazier, toute cette histoire se traduit en argent. Beaucoup d’argent. Des commissions… Et des détournements possibles pendant le processus de production. Il suffit d’augmenter artificiellement, par exemple, le prix de la tonne de fer, d’augmenter les coûts et d’empocher la différence.

L’ancien ministre de l’intérieur Claude Guéant a déclaré à la justice que vous lui aviez offert une pièce d’or, qu’il a récemment revendue. Guéant était à l’époque des négociations des Mistral secrétaire général de l’Élysée. Vous souvenez-vous de lui avoir fait ce cadeau ?

Absolument pas ! Pourquoi lui aurais-je fait un cadeau ? Je ne l’ai même jamais vu. Ces pièces font partie du package standard des cadeaux officiels aux fonctionnaires : caviar, matriochka, foulard et les médailles de la Banque centrale… Il est possible que lorsque Medvedev est venu voir Sarkozy, la délégation en ait distribué. Ça peut venir de Tchemezov ou d’un vice-premier ministre. C’est très symbolique mais je n’ai rien à voir avec ça.

‘’Vue de Paris, comment fonctionne la Russie de Poutine ?’’ (1/2)

« Avec Poutine, une junte a accaparé 100 % du pouvoir »

Premier volet d’un entretien au long cours avec Sergueï Pougatchev, l’un des oligarques de l’ère Eltsine. Il décrypte pour Mediapart le fonctionnement du pouvoir à Moscou. Selon lui, la guerre en Ukraine est en train d’acter « la fin de la Russie de Poutine ».

Quand il parle du système Poutine, Sergueï Pougatchev sait de quoi il parle. Il l’a connu de l’intérieur. « Une junte a accaparé le pouvoir, tout l’argent, toutes les institutions de l’État, explique-t-il à Mediapart. Il me semble qu’on n’a jamais vu un tel système politique dans l’histoire. Il n’y a plus de distinction entre les siloviki [membres ou ex-membres des ministères « de force » : armée, police, services spéciaux, parquet – ndlr], les oligarques, tout ça se confond avec l’État. »

Oligarque de la première heure, propriétaire d’une banque dès 1991, Sergueï Pougatchev s’est hissé au plus haut des milieux économiques russes avant d’en être chassé par Vladimir Poutine à partir de 2010. Il a été l’un des artisans de la nomination du président russe comme successeur de Boris Eltsine – après avoir largement contribué à faire réélire ce dernier en 1996. L’oligarque et sa famille ont jadis été les voisins des Poutine à Moscou. Il dit se ranger

Dès 2010, et sur ordre de Poutine, Pougatchev perd sa licence bancaire, et des pans entiers de son empire, OPK (les chantiers navals, les mines et l’immobilier…). L’oligarque renonce à sa nationalité russe au profit de la nationalité française. Son fils Alexander s’offre un France-Soir moribond au tribunal de commerce qu’il ne parviendra jamais à redresser. Tandis qu’il doit faire face à de nombreuses procédures judiciaires engagées par Moscou et à des menaces de mort, il obtient l’ouverture d’une procédure d’arbitrage à La Haye, pour recouvrer ses actifs, à hauteur de 12 milliards de dollars.

L’oligarque déchu reste un témoin de poids. De sa propriété de Nice, il a répondu aux questions de Mediapart dans un entretien en deux volets.

D’après vous, qui connaissez bien les hautes sphères gouvernementales russes, la décision d’entrée en guerre est-elle celle de Vladimir Poutine seul ou celle d’un clan ?

C’est Poutine qui a pris la décision tout en tentant de montrer à la télévision qu’il s’agissait d’une décision collégiale. Nous avons tous vu cette scène avec Sergueï Narychkine [le directeur du service des renseignements extérieurs qui a été mis en demeure d’approuver l’indépendance des Républiques de Donetsk et de Louhansk – ndlr]. Poutine a pris la décision en adoptant la position des faucons qui étaient prêts à attaquer l’Ukraine.

Une grande partie de l’appareil d’État est donc favorable à la guerre ?

Il faut bien voir que la Russie est un « quasi-État » qui n’a rien de commun avec la conception usuelle des structures d’un État. Il n’existe pas vraiment de ministère des affaires étrangères, ou quoi que ce soit. Ce qu’il y a, c’est un groupe de personnes qui représentent l’État. C’est une junte qui a accaparé 100 % du pouvoir. Donc rien ne dit que le ministre des affaires étrangères s’occupe des affaires étrangères ou que le directeur du FSB s’occupe de la sécurité. Tout est mélangé. Il s’agit d’un petit nombre de personnes dont les prérogatives se mélangent, et qui ont usurpé le pouvoir. On parle d’une usurpation totale. Partant de là, savoir qui a la charge de quoi n’a aucune importance.

Il s’agit d’un petit nombre de personnes […] qui ont usurpé le pouvoir. On parle d’une usurpation totale.

Quant à savoir si l’appareil d’État, ou disons le gouvernement, était favorable à l’entrée en guerre, le fait est qu’un tel gouvernement n’existe pas. Le Conseil de la Fédération et le Parlement ne sont que des institutions de papier, des attributs, sous la coupe d’un petit groupe de personnes.

De qui parle-t-on ?

De l’entourage proche. Depuis vingt ans, les équilibres ont changé. Ces derniers temps, on voit bien que priment les siloviki, des gens que Poutine a fait venir, à l’exception de Sergueï Choïgou (le ministre de la défense) qui était déjà dans le circuit avant lui, donc des militaires, des hommes du FSB. Outre Choïgou, qui fait partie du cercle proche, il s’agit de Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du conseil de sécurité, d’Alexandre Bortnikov, le chef du FSB. Ce sont eux qui prennent les décisions. Il n’y a pas de conseillers secrets dont nous ignorerions l’existence.

Donc, Poutine n’est pas isolé, comme on pourrait en avoir l’impression ?

Non pas du tout. Il n’est pas seul. Il est coupé de la réalité. Il vit dans une réalité parallèle. Mais il n’est pas seul. C’est évident. Ces dernières années, Poutine avait perdu de son influence, sur son entourage comme sur le pays. Mais avec l’entrée en guerre, il a repris du pouvoir. Aujourd’hui, il est le dirigeant à part entière du pays. Et cela s’est produit au moment même où il a déclaré la guerre, à la télévision. Ça a changé toute la construction du pouvoir.

Quel peut être l’impact des sanctions sur Poutine et son entourage ?

Précisons une chose : ce bloc à l’initiative de la guerre ne s’occupant pas de l’économie, mais de pseudo-politique, n’a absolument pas pris en compte la question économique. Il n’a pas anticipé la capacité d’union de l’Occident, ni la force de la pression exercée par les sanctions. L’autre chose, c’est qu’ils sont eux aussi coupés de la vie et qu’ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de l’économie. Dans l’entourage de Poutine, il n’y a personne qui ait envisagé cela. Personne.

Il n’y aura pas de retour en arrière. Rien ne s’apaisera.

À mes yeux, le fait qu’en une semaine les objectifs militaires n’aient pas été atteints et que de telles sanctions aient été adoptées nous permet d’acter la fin de la Russie de Poutine. Elle n’existe plus. Nous sommes dans une situation de rupture, comme la transition entre l’URSS de Gorbatchev et la Russie d’Eltsine. Nous sommes exactement à ce moment de rupture. Il n’y aura pas de retour en arrière. Rien ne s’apaisera.

La fin de la Russie de Poutine, peut-être, mais pas encore la fin de la guerre !

Ce sont les hommes politiques qui commencent les guerres et ce sont eux qui y mettent fin. Les militaires ne peuvent pas mettre fin à la guerre. Que les militaires s’emparent ou non de toute l’Ukraine, ce n’est pas cela qui mettra fin à la guerre. La fin de la guerre est une décision politique. Poutine est dans un cul-de-sac. Il n’a rien anticipé.

À quoi doit-on s’attendre, d’après vous ?

Plusieurs milliers de soldats russes sont déjà morts. Les conséquences de la guerre sont catastrophiques : énormément de civils sont morts, Kharkiv ressemble à Stalingrad… C’est la première guerre de ce type depuis la Seconde Guerre mondiale en Europe. On n’avait plus rien vu de tel : la destruction totale de villes européennes, des morts civiles par milliers.

En dix ans en Afghanistan, environ dix mille soldats russes sont morts. En Ukraine, c’est cinq mille en dix jours. C’est une catastrophe brutale dont les effets vont durer. Par ailleurs, les sanctions sont catastrophiques pour la Russie, sur le plan économique – gel des réserves d’or et de devises – comme ça a été le cas de l’Iran. Mais la Russie est dans une situation plus difficile que l’Iran, car 75 % de ce qu’elle consomme est importé. Très vite, les gens vont avoir du mal à trouver autre chose que du pain dans les magasins. Ces sanctions fonctionnent, et fonctionnent immédiatement.

Pour caractériser le régime, Alexeï Navalny a expliqué combien le parcours du président russe avait été marqué par la corruption, et que cette corruption était une caractéristique du régime. Partagez-vous cette analyse ?

La corruption est totale, mais elle n’a rien à voir avec la corruption telle que nous la comprenons en France. Navalny a utilisé ce terme faute de mieux, mais ce qu’il désigne, c’est ce dont nous avons parlé initialement : une junte qui a accaparé le pouvoir, tout l’argent, toutes les institutions de l’État. C’est bien différent de la corruption telle qu’on l’entend habituellement, quand vous donnez de l’argent pour qu’une personne de pouvoir fasse quelque chose pour vous.

En Russie, les soi-disant businessmen, ou les oligarques comme on dit, sont partie intégrante du système politique. Il me semble qu’on n’a jamais vu un tel système politique dans l’histoire. Il n’y a plus de distinction entre les siloviki, les oligarques, tout ça se confond avec l’État. Où avez-vous un tel système de prise de décision ? 0,1 % d’une population de 140 millions d’habitants possède 100 % du pouvoir et 100 % des ressources. Ce n’est plus de la corruption.

Poutine et les personnes qui sont aux affaires n’ont qu’à se servir. Avant les sanctions, Poutine disposait à sa guise des réserves d’or, de Gazprom, de Rosneft, de n’importe quelle entreprise privée… Et c’est ce qu’il faisait. Le palais de Poutine [la résidence construite à Guelendjik, sujet d’un film de Navalny – ndlr], c’est exotique. L’essentiel, c’était de pouvoir acheter l’Union européenne, des leaders politiques de l’UE ou d’ailleurs. On parle là d’une corruption totale. Cette corruption-là, hors de Russie, a beaucoup occupé Poutine ces dernières années. C’est sa politique extérieure.

Le pouvoir russe et en particulier Poutine ont-ils eu la main sur vos actifs en Russie, notamment les chantiers navals, avant qu’ils ne soient récupérés par l’État à partir de 2010. Autrement dit, étiez-vous un oligarque comme Roman Abramovitch et les autres ?

J’ai été un oligarque au sens où j’ai eu de l’argent et du pouvoir. Mais je ne dois rien à Poutine. Quand il est arrivé au pouvoir, grâce à moi, en 2000 [Sergueï Pougatchev qui faisait partie du premier cercle du président Eltsine a pesé en faveur de la désignation de Poutine comme président par intérim – ndlr], j’avais déjà l’ensemble des actifs qui m’ont ensuite été pris. L’arrivée de Poutine ne m’a rien apporté, au contraire. Abramovitch, c’est l’inverse. On dit souvent que Poutine a mis au pas les oligarques, c’est faux. Il a capté leurs actifs à son profit, tout en leur distribuant en gérance des fortunes.

J’ai été un oligarque au sens où j’ai eu de l’argent et du pouvoir. Mais je ne dois rien à Poutine.

C’est pourquoi aujourd’hui tous les businessmen russes, grands ou petits, doivent être considérés comme les serfs de Poutine. Ils ont tous accepté les règles du jeu. Quand l’administration présidentielle les convoque pour leur demander 10 millions de dollars en urgence pour ceci ou cela, ils apportent l’argent aussitôt. Avec moi, ça n’a jamais été comme ça. Et Poutine savait bien que ce n’était même pas la peine d’en parler.

Est-ce que les sanctions qui visent aujourd’hui les oligarques vous paraissent correctement ciblées, ou encore insuffisantes ?

Ils en ont oublié beaucoup. Je crois qu’il faudrait prendre 2022 comme ligne de démarcation. Tous ceux qui possèdent des actifs importants en ce début d’année doivent être sous sanctions sans même réfléchir. Car ces gens financent le régime de Poutine.

En Russie, la propriété est fictive. C’est le même principe que les « nominées » des sociétés offshore qui, sur le papier, possèdent les actifs. Poutine a fait en sorte que toute la Russie soit peuplée de propriétaires fictifs. Car tout lui appartient.

La Russie de Poutine est comme l’intérieur d’une montre, un mécanisme horloger. Il y a des petits rouages, des grands rouages, des moyens, des énormes comme le groupe Alfa de Fridman et Aven… Abramovitch… Ousmanov… les grands noms connus. Mais rien qu’en enlevant une petite pièce, vous arrêtez le mécanisme. Seul Poutine sait comment l’ensemble doit fonctionner. Et ça fait vingt ans que ça dure.

Un oligarque a participé au renflouement d’un parti, le Front national, par un prêt. On peut présumer que c’est une décision d’État ?

Il faut comprendre que lorsque ces gens-là financent Marine Le Pen, ils se fichent de savoir si c’est Le Pen, Macron, Loukachenko ou n’importe qui. On en revient à cette junte. Une junte qui a totalement accaparé le pouvoir financier, économique, administratif, militaire.

Il faut comprendre que lorsque ces gens-là financent Marine Le Pen, ils se fichent de savoir si c’est Le Pen, Macron, Loukachenko ou n’importe qui.

Quand on leur dit : il faut financer Le Pen, ce n’est pas leur décision. C’est une question de survie pour eux. Qu’ils financent des tanks ou qu’ils financent Le Pen ne fait aucune différence. C’est un ordre de Poutine. Une décision politique. La décision a été prise au Kremlin. Financez Le Pen. Ça ne marche pas. Ce n’est pas grave. On ne leur demande pas leur avis. N’imaginez pas un rassemblement d’oligarques invités à réfléchir sur la question de qui financer. C’est beaucoup plus simple : il faut envoyer 100 millions là-bas. C’est fait ? Très bien.

C’est ce à quoi l’Occident ne s’était pas préparé après la guerre froide. L’URSS essayait de corrompre, de recruter des agents, mais c’était l’idéologie qui primait, pas l’argent. La Russie, elle, n’a pas d’idéologie. Alors elle utilise l’argent. C’est tout.

Offrir des postes d’administrateurs à François Fillon, Nicolas Sarkozy : est-ce aussi une stratégie pensée, centralisée ?

Je vais vous dire une chose terrible. Cent pour cent de ces personnes, à commencer par Schröder [l’ancien chancelier Gerhard Schöder est président du conseil d’administration de Gazprom – ndlr], qui, après leur départ des affaires, ont été engagés en Russie, reçoivent leur argent non pas pour leur place chez Rosneft, Rostelecom ou MTS, mais en remerciement des services rendus lorsqu’ils étaient au gouvernement.

J’ai vu comment Poutine se comportait avec Schröder. Il savait bien qu’il l’avait recruté quand il était encore chancelier.

C’est très difficile de tous les suivre. Il y a Schröder, ses amis, l’ancien président du Bundestag, ils siègent tous là-bas. Ils sont à la retraite, ils ne servent plus à rien, mais ils reçoivent cet argent en remerciement, pour ce qu’ils ont fait quand ils étaient en fonction : le lobby Nord Stream [le gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique – ndlr]… Les remises de la Légion d’honneur… Ce que vous voulez… C’est la récompense de leurs services de l’époque. C’est une façon de légaliser la corruption : on leur avait promis 10 millions, 100 millions, et voilà comment ils les touchent.

C’est donc un système rôdé destiné à asseoir l’influence de la Russie ?

J’ai vu comment ça se passe. Quelqu’un habite en Allemagne. Il appelle quelqu’un en Russie, dans l’entourage de Poutine. Il a de bons contacts avec untel, le chancelier, son adjoint, que sais-je ? Ça vous intéresse ? Oui. Bon alors on peut organiser une délégation en Russie, l’invitation à une foire agricole. Et ça remonte comme ça.

C’est systémique. Il y a des files d’attente entières de gens qui proposent leurs « services ». Imaginez : vous connaissez le premier ministre français, et vous connaissez un ami de Poutine. Vous organisez un rapprochement et vous monnayez cette connexion, c’est un business. Et on vous dit : super, on te fait un contrat chez Gazprom pour toucher tes 10 millions, tes 100 millions ou peut-être 200, si tu fais ça bien.

Poutine dispose, ou plutôt disposait, d’un instrument unique au monde : une quantité d’argent incroyable, hors de toute comptabilité, totalement libre, et utilisable à loisir : contrats, constructions… On parle de milliards de dollars. C’est un peu le fonctionnement des services spéciaux. Ils sont partout : les journalistes, les amis, les amis d’amis. Ils cherchent des contacts.

Quand ils les trouvent, ils commencent à les recruter. Les services de tous les pays font la même chose. Donc le recrutement commence. Dans quel but ? Trouver des informations… En Russie, comme les gens qui sont arrivés au pouvoir viennent des services, ils ne savent rien faire d’autre. Donc ils recrutent des espions, et, mieux encore, des decision makers. Des espions, on attend de l’information. Mais si vous recrutez le premier ministre de tel ou tel pays, c’est pour une décision, prête à être exécutée.

Si vous aviez la possibilité de laisser un message à Poutine, quel serait-il ?

J’ai cette possibilité. Je pense qu’il est trop tard pour que je lui dise quoi que ce soit. Je le connais depuis 1990, et je lui ai déjà dit tout ce que j’avais à lui dire pendant toutes ces années. Mais il faut penser au futur. Poutine, c’est le passé. Appeler Poutine pour lui dire d’arrêter la guerre, c’est grotesque. Et c’est pathétique. Regardez Macron. Quand Macron l’appelle comme ça, je ne peux pas m’empêcher de penser à Schröder. Macron qui appelle pour la 25e fois et nous dit qu’il essaie de convaincre Volodia [diminutif de Vladimir – ndlr] d’arrêter de tuer des enfants, c’est ridicule. Avant la guerre, on pouvait encore parler. Il le fallait. Chaque jour. 24 heures sur 24. Mais aujourd’hui ?

Je ne comprends pas Macron. C’est pourtant quelqu’un d’intelligent. Il comprend bien que ces conversations ne font qu’induire une triste confusion. Il ne peut pas ne pas comprendre que ça ne fonctionne pas.

À chaque fois qu’il l’appelle, il se dit « la suite va être encore pire ». Mais le lendemain, il le rappelle. Quel est le but de ces appels ? Donc, soit ils ne comprennent pas eux-mêmes ce qui se passe, soit ils sont trop campés sur leurs intérêts, le gaz pour l’Allemagne, la réélection pour Macron – même si ces appels ne sont pas bons pour sa campagne me semble-t-il.

Imaginez Hitler dans son bunker en 1945, prêt à se suicider, et les Anglais, les Américains et les Russes qui l’appellent pour prendre des nouvelles : « Adolf, comment tu te sens ? Fais attention, hein. Ne t’en prends pas trop aux enfants. » Quel est le sens de ces appels ? Où va cette diplomatie ?

Je crois que la stratégie doit être celle d’un isolement total de la Russie, pas seulement financier et économique, mais surtout politique.

Karl Laske et Madeleine Leroyer

Le Kremlin n’est pas au courant des changements dans l’affaire de l’ex-sénateur Sergueï Pougatchev.

Le Kremlin n’est pas au courant des changements dans l’affaire de l’ex-sénateur Sergueï Pougatchev.

L’attaché de presse du président de la Fédération de Russie Dmitri Peskov a indiqué qu’il n’en avait pas été informé.

MOSCOU, 29 septembre. / TASS /. Le Kremlin n’a pas encore pris connaissance des informations sur la reprise de l’enquête à Paris concernant le procès de l’ancien sénateur (2001-2011) Sergueï Pougatchev, a déclaré mercredi à la presse l’attaché de presse du président Russe Dmitri Peskov.

« Non, nous n’en avons pas encore eu connaissance. Jusqu’à présent, pour être honnête, nous n’avons pas de temps pour cela », a-t-il déclaré après avoir été interrogé.

La cour d’appel de Paris a décidé d’ouvrir une enquête sur le procès de l’ancien propriétaire de la Mezhprombank Sergueï Pougatchev, dans le cadre de laquelle des responsables russes pourraient être interrogés

PARIS, le 29 septembre. / TASS /. La cour d’appel de Paris a décidé d’ouvrir une enquête sur le procès de l’ancien propriétaire de la Mezhprombank Sergueï Pougatchev, dans le cadre de laquelle des responsables russes pourraient être interrogés. L’avocat de Pougatchev, Mikael Bendavid, en a parlé à TASS.

“Je peux confirmer que la cour d’appel de Paris a rendu une telle décision la semaine dernière”, a-t-il déclaré en réponse à une demande de commentaire sur les informations pertinentes parues dans les médias.

L’avocat a précisé que la cour d’appel avait confié l’enquête au juge d’instruction Mark Sommerer. Auparavant, il avait mené une enquête sur le financement de la campagne de l’ex-président français (2007-2012) Nicolas Sarkozy. Cependant, il est difficile de parler du calendrier de l’enquête, ainsi que du moment exact où les suspects et les témoins dans cette affaire peuvent être interrogés, a déclaré Bendavid.

« Le juge d’instruction dispose d’un large éventail de pouvoirs. Il peut interroger un grand nombre de personnes, si nécessaire, lors de l’instruction d’une affaire et déterminer le calendrier de l’enquête. Plusieurs noms sont déjà connus, mais leur divulgation est impossible afin de préserver le secret de l’enquête. Une enquête sera menée contre un certain nombre de personnes. , certains d’entre eux sont ou étaient des fonctionnaires russes. Cela est particulièrement vrai des personnes associées à l’Agence d’assurance-dépôts [DIA] “, – a déclaré l’interlocuteur de l’agence.

Le Pouvoir de l’Argent: Comment les Autocrates Utilisent Londres Pour Attaquer Leurs Opposants Dans Le Monde Entier

Les cours Anglaises sont devenues un champ de bataille – et une source d’outils puissants – dans les litiges entre les hommes d’affaires influents et les politiciens du monde Post-Soviétique.

Article écrit par Andrew HIGGINS, Jane BRADLEY, Isobel KOSHIW et Franz WILD

Juin 18, 2021 à 02:00 ET

LONDRES : Olena TYSHCHENKO, une avocate basée en Grande Bretagne, était devant une perspective d’années d’emprisonnement dans une prison Russe surpeuplée, quand la possibilité de liberté est venue d’une source inattendue.

Un avocat Anglais, Chris HARDMAN, qui est l’un des associés de l’un des plus grands cabinets d’avocats au monde, le cabinet Hogan Lovells, est venu à Moscou en avion, pendant que son cabinet a préparé une offre alléchante : Mme TYSHCHENKO serait libérée à condition de fournir de l’information qui servirait le client de HARDMAN dans une série de litiges à Londres.

Le souci étant que Mme TYSHCHENKO est l’une des avocates de la partie adverse. Pour avoir sa liberté, elle devrait trahir son client. C’était une offre brutale. Cependant, la prison à Moscou a été tout aussi brutale et elle a accepté à contrecœur. Dans un interview, qu’elle a donné par la suite, elle a dit qu’il était « plus qu’anormal » que des avocats de la partie adverse à Londres avaient un rôle dans son destin en Russie.

« Ils sont très agressifs » elle a ajouté.

Une prison à Moscou. Une cour à Londres. La première fait partie du système juridique de la Russie et est largement considérée comme corrompue et subordonnée au Kremlin. La deuxième est le symbole du système juridique Anglais qui est respectée partout dans le monde. Malgré cela, la preuve obtenue par M. HARDMAN dans la prison à Moscou serait acceptée par le juge Anglais dans le litige en question.

Cet épisode est une vive illustration de la politique brutale des pays autoritaires comme la Russie et le Kazakhstan qui s’est répandue dans le système juridique Anglais, où les avocats et les enquêteurs privés à Londres prennent des honoraires pharaoniques pour s’engager dans des stratégies douteuses au service des pays étrangers.

L’enquête commune du New York Times et du Bureau of Investigative Journalism ( « Bureau du Journalisme d’enquête ») – dans laquelle des centaines de page de documents juridiques liés aux litiges, de documents divulgués, et plus de 80 interviews avec des sources proches des affaires, des experts et des témoins ont été analysé-et cette enquête a révélé comment les cours de Londres sont utilisées par les autocrates pour faire une guerre légale contre les personnes qui ont fuient leurs pays d’origines, car ils ne se trouvaient pas du bon côté en terme de politique ou d’argent.

Dans les quatre dernières années sur une période de six ans, les justiciables d’origine de la Russie et du Kazakhstan ont participé dans plus de litiges civils en Angleterre que n’importe quelle autre nationalité. Les gouvernements autoritaires ou des entités associées, font souvent face aux riches hommes d’affaires qui ont dû fuir leurs pays. Ni les gouvernements, ni les entités associées ne font pas preuve de compassion- mais dans les deux cas paient généreusement en termes d’honoraires.

Déposer des dossiers contentieux à Londres peut donner de la légitimité aux prétentions des gouvernements autocrates, où leurs propres systèmes juridiques sont tellement ternis que les décisions juridiques prises n’ont peu de poids au-delà des frontières de ces pays. De plus, l’Angleterre offre des avantages : les juges ont un grand pouvoir d’appréciation et peuvent examiner des preuves, mêmes obtenus par des services de sécurités corrompues ou dans les systèmes juridiques corrompus. Les agences privées de renseignements/d’enquête à Londres ne sont pas régulées, ni contrôlées et sont prêtes à utiliser des méthodes « borderline » pour des clients avec beaucoup d’argent.

A titre d’exemple, notre enquête a trouvé qu’un enquêteur privé qui travaillait avec le cabinet de M. HARDMAN, Hogan Lovells, a voyagé en France, afin de corrompre un témoin pour témoigner contre un ennemi du Président Russe, Vladimir V. POUTINE.

Mais le plus grand avantage c’est le fait que les avocats comme M. HARDMAN obtiennent au nom de leurs clients et contre leurs ennemis, ce qu’un juge appelle « une bombe atomique » légale – des ordonnances du juge qui gèlent les actifs de la partie adverse dans le monde entier. Ces ordonnances ressemblent aux ordonnances utilisées par le gouvernement des USA, à la seule différence qu’aux Etats-Unis ceci concerne les terroristes et les vendeurs d’armes, alors qu’ici c’est lié aux litiges civils.

Dans la plupart des cas cette opération reste secrète, avec beaucoup d’ordonnances rendus avant même que la cible soit au courant ou condamné dans un procès. Même les avocats spécialisés dans les dossiers d’ordonnances de ce genre, ne sont pas surs de la quantité d’ordonnances rendus. Mais le fait que les avocats, juges et enquêteurs privés Londoniens sont profondément engagés dans les batailles politiques sauvage du monde Post-Soviétiques est très alarmant.

« On nous demande au R.U, de juger les dynamiques politiques alors même que les cours Anglaises ne les comprennent pas entièrement » a dit Tom MAYNE, chercheur à l’Université d’Exeter, qui se spécialise dans l’approche des cours Anglaises vis-à-vis des cas de corruption liées au monde de l’ancien URSS. « Cette situation ressemble à un abus des cours Anglaises, parce qu’on renforce le statu quo des régimes de ces pays kleptocrates. »

Les législateurs en Grande Bretagne sont de plus en plus alarmés par l’influence Russe et ont détaillé dans un rapport parlementaire de l’année dernière que la grandissante industrie de professionnels Londoniens, dont avocats et enquêteurs privés sont « au service des besoins » de l’élite Russe.

« Comme l’a mis en évidence le Rapport sur la Russie, il y a une industrie dans notre capitale qui se développe afin de protéger les intérêts de l’élite corrompue » a dit Lisa NANDY, chef d’affaires étrangères au sein de la partie d’opposition du Labour Party (« Parti du Travail Anglais »)

« Les cours sont devenues dernièrement un champ de bataille où ils utilisent les institutions d’accès libre afin de protéger leurs bénéficies illicitement obtenus »

  1. HARDMAN et ces protégés au sein de Hogan Lovells ont été les leaders dans la représentation de clients de grande influence issues de l’ancien bloc Soviétique, et travaillent régulièrement avec la Diligence, une société de renseignement privée à Londres avec la réputation de surveillance par des méthodes agressives. Ces sociétés se sont réunies sur demande de la Deposit Insurance Agency de la Russie (« Agence d’assurance de dépots ») contre Sergei PUGACHOFF, personne proche de POUTINE et qui est désormais accusée de vol de plus d’un Milliards de Dollars de fonds d’une banque Russe, ce qu’il refute.

Un autre exemple d’une bataille légale sensationnelle émane du monde politique brutal et autocrate du Kazakhstan et concerne une banque détenue par l’état et un homme d’affaires en fuite, accusé de vols de milliards. Ce litige très médiatisé a commencé à Londres il y a 12 ans, avec énormément d’avocats des deux cotés et concerne Mukhtar ABLYAZOV, un ancien proche de l’élite kleptocrate du Kazakhstan qui dit qu’il est poursuivi par le procureur pour des raisons politiques.

Mme TYSHCHENKO a été l’une des avocats de la société associée à M. ABLYAZOV. Elle était en déplacement à Moscou en Aout 2013, mais a été détenu à un hôtel de luxe proche du Kremlin, mise en prison et accusée de la complicité de dissimulation des actifs de M. ABLYAZOV. Les autorités Russes ont donné leur feu vert à l’accord signé avec le client de M. HARDMAN qui l’a libéré. Elle a refusé d’avouer d’avoir fait du mal, mais son affidavit (déclaration sous serment écrite) par la suite fourni à M. HARDMAN est devenu une preuve dans un litige où le juge Anglais a ordonné le gel des actifs du beau-fils de M. ABLYAZOV

Dans un communiqué, le cabinet Hogan Lovells a nié les allégations concernant le fait d’avoir agi de façon malhonnête, et ont ajouté que M. ABLYAZOV et M. PUGACHOFF ont « commis les plus grandes fraudes que le monde n’a jamais vues » et a ajouté que « vu la réputation acquise par Londres comme le lieu d’un procès ouvert et équitable, ce n’est pas une surprise que c’est à Londres que ces prétentions sont testées et où le résultat donne confiance dans le monde entier »

Un Menu inhabituel

Pour comprendre l’étendue des actions de la Diligence, société de renseignements privés, afin d’obtenir des preuves dans ces litiges, il convient d’analyser l’exemple de Natalia Y. DOZORTSEVA, qui est une avocate Russe.

En 2017, à Nice, France, alors qu’elle est assise dans un hôtel, Mme DOZORTSEVA est rejointe au bar par Trefor T. WILLIAMS, le dirigeant de Diligence de Londres. Parlant pendant que jouait le piano à l’arrière fond, M. WILLIAMS entre quelques tentatives de flatteries et d’offres d’argent, a proposé à elle de trahir son client, M. PUGACHOFF, qui était l’ancien homme de confiance de POUTINE, et qui résidait en France pour éviter la prison suite à l’ordonnance de gel faite à Londres en 2014.

  1. WILLIAMS a proposé un menu d’options : or, argent, bronze. Chaque catégorie, représentant un niveau spécifique de coopération et de rémunération.

Lui dire tout ce qu’elle savait sur son client attribuerait à elle la catégorie de bronze. La catégorie d’argent nécessitera une déclaration sous serment. La catégorie or envisageait qu’elle témoigne devant la cour pendant les plaidoiries contre son client.

« Je veux toujours obtenir la catégorie or », M. WILLIAMS a dit. Il a dit à Mme DOZORTSEVA que l’information qu’elle possède permettront d’aider dans ce qu’il a décrit comme une « impasse » légale et a promis de lui fournir « une indépendance financière » et avec ces contacts à Moscou, la possibilité de voyager librement vers la Russie et depuis la Russie.

« Pour ça » M. WILLIAMS a dit, « nous voulons quelque chose, nous voulons une certaine coopération. »

Dans le monde compétitif de renseignements privés, la Diligence a construit une réputation d’une entité qui utilise des stratégies trompeuses et une surveillance intrusive pour obtenir des résultats, qui souvent seront utilisés dans les litiges, comme celui-ci, et ça pour le compte d’Hogan Lovells.

A la différence de pays Européens — et des Etats-Unis – la Grande Bretagne n’a pas de règlementation légale concernant les enquêteurs privés, même après l’affaire de piratage téléphonique en 2011 pour un journal tabloïde (affaire New of the World), qui est resté le scandale d’enquête privé le plus notoirement connu en histoire moderne. Les enquêteurs sont tenus de respecter la vie privée, et les lois et les procédures légales dans les juridictions locales, mais ces mêmes règles sont souvent moins contraignantes dans les litiges civils entre les parties privées.

The Times et le Bureau of Investigative Journalism ont appris que la Diligence a contacté Mme DOZORTSEVA après avoir écouté l’enregistrement que Mme DOZORTSEVA a faite en secret de la conversation qu’elle a eu avec M. WILLIAMS. En fin de compte, elle n’a jamais trahi M. PUGACHOFF, mais a dit à l’avance qu’un rendez-vous devait avoir lieu, et a enregistré ce rendez-vous.

Les avocats travaillant avec la Diligence ont admis que M. WILLIAMS avait un rendez-vous « d’exploration » avec Mme DOZORTSEVA mais ont dit « qu’il n’est pas illégal d’offrir des paiements aux témoins » et ont dit qu’aucun accord sur le paiement n’a pas été obtenu.

L’offre faite à Mme DOZORTSEVA aurait pu mal se terminer dans le cas d’une enquête pénale publique en Angleterre, mais rien ne l’interdit explicitement dans les litiges civils entre parties privées. En France, il est illégal d’offrir de l’argent à un témoin, mais seulement dans le cas où le but est de falsifier un témoignage. Certains experts considèrent qu’un paiement considérable pourrait aller dans le sens d’intention illégale, mais la Diligence réfute fortement cette position.

Les avocats ont réussi à profiter de ces lacunes légales, afin d’obtenir des preuves et des avantages stratégiques, tout en se distanciant des techniques utilisées par des sociétés comme la Diligence. Il serait, par exemple, contre la déontologie d’avocat de payer un témoin, sauf pour des dépenses « spécifiques et raisonnables », comme les frais de voyage, et le logement.

Le cabinet Hogan Lovells a refusé de répondre aux questions concernant leurs relations avec la Diligence et concernant les stratégies utilisées par cette société, dont l’offre faite à Mme DOZORTSEVA. Le cabinet d’avocat a précisé que l’utilisation des « agents de renseignement » n’a pas été critiqué par les cours Anglaises, et a dit que le cabinet attend toujours « que des firmes de ce sorte fonctionnent sans dépasser le cadre légal. »

Crée en 2000, la Diligence a pris sa structure « ADN » à Nick DAY, son ancien dirigeant, qui selon ces anciens collègues, aimé les opérations secrètes. Une histoire a éclaté en 2005, quand la société a assisté un conglomérat Russe dans un litige commercial avec des enjeux de plusieurs millions de dollars, aux Iles Vierges Britanniques.

  1. DAY était accusé d’avoir manipulé un comptable de la société KPMG afin d’obtenir des documents confidentiels. Il s’est fait passer pour un agent de renseignement Britannique, pendant qu’une Américaine travaillant pour sa société, s’est faite passer pour un agent de la C.I.A qui se présentait comme « Liz de Langley (Langley étant le QG de la CIA). »

Selon Bloomberg, quand KPMG a obtenu l’information anonymement concernant cette fraude, la Diligence a payé 1.7 Millions de Dollars à la société de comptabilité, afin de clôturer le litige de façon amiable.

  1. HARDMAN travaillait sur ce même cas avec la Diligence et a continué à fournir du travail à la société depuis cette même date. Le cabinet Hogan Lovells a payé près de 2.3 Millions de dollars et ça juste, pour le travail effectué courant 2012, comme le démontre les documents la moitié des revenus annuels du siège social Londonien pour l’année 2012 émanait des revenus versés par le cabinet.

Dans un communiqué, M. DAY a dit que lui et l’équivalent de la Diligence Suisse qu’il dirige désormais, ont refuté « toutes allégations d’illégalité. » M. DAY – qui n’a pas nié le fait de se faire passer pour un agent de renseignements Britannique pour obtenir des documents – a déclaré que la société a des protocoles stricts « afin d’assurer que les techniques utilisées sont légales, nécessaires et proportionnées. » Elle utilise « des techniques innovatrices et de dernière génération dans les enquêtes » pour obtenir l’information qui « serait admises par une cour et qui respecte toutes les règles d’admissibilités des preuves », il a ajouté.

Dans le cas de M. PUGACHOFF, le contact de la Diligence avec Mme DOZORTSEVA a été préparé par le majordome et chauffeur de M. PUGACHOFF, qui se positionne également comme un grand amateur du piano, et de Russophilie.

En contrepartie pour avoir espionné M. PUGACHOFF, et avoir copié certains documents, le majordome, Jim PERRICHON, dans un interview a avoué que la Diligence lui avait promis un paiement mensuel.

  1. PERRICHON a estimé qu’il a rempli ses obligations en organisant le rendez-vous dans l’hôtel avec Mme DOZORTSEVA. « J’ai réalisé que si on arrivait à recruter Natalia, on pouvait écraser PUGACHOFF », M. PERRICHON s’est rappelé.

Mais, M. PERRICHON, qui continuait à croire la Russie, a dit qu’il ne faisait plus confiance à la Diligence, qui a refusé de le payer intégralement. Dans un mail daté de Mars 2020, la société lui a proposé de payer en une seule fois « 36k »  afin de régler amiablement leur situation, et ont promis d’accroitre ces paiements, s’il pouvait préparer une synthèse de tout ce qu’il savait sur M. PUGACHOFF, et pouvait témoigner en justice pendant les plaidoiries. Il a refusé cette offre.

La Diligence a admis le fait d’avoir payer M. PERRICHON pour obtenir de l’information sur M. PUGACHOFF, mais a précisé qu’elle ne l’a pas recruté en tant qu’informateur. La société a dit que c’est M. WILLIAMS qui a voulu rompre les relations avec M. PERRICHON, après que M. PERRICHON n’a pas fourni l’information promise. La société a réfuté le fait qu’elle lui devait de l’argent.

Une Arme Juridique

Comme un drone militaire, une ordonnance de gel mondial des actifs peut attaquer sa cible sans avertissements.

  1. PUGACHOFF, par exemple, a découvert que ces actifs ont été gelé quand un agent de la Diligence et un avocat du Hogan Lovells ont essayé de lui donner cette ordonnance en main propre dans une rue Londonienne. Après que M. PUGACHOFF a refusé de prendre ces papiers, l’avocat en question a déposé ces documents au domicile de M. PUGACHOFF.

L’Angleterre a introduit les ordonnances de gel des actifs en 1981, et vers 1998 le juge a considéré que cette ordonnance a une portée globale. C’était un temps propice. L’argent et les hommes d’affaires Russes et venant d’autres pays des états Post-Soviétiques ont saturé Londres, qui était prétendument un lieu de refuge paisible.

  1. ABLYAZOV a fui le Kazakhstan en 2009 après que l’état de l’Asie Centrale l’a accusé d’avoir détourné des milliards de la Banque BTA, dans laquelle il était le dirigeant. M. ABLYAZOV a réfuté d’avoir agi illégalement, et continue à dire qu’il était poursuivi par le gouvernement car il était une menace politique.

Un juge Anglais a déclaré que M. ABLYAZOV était une personne à qui on ne pouvait pas faire confiance, mais le Conseil d’Etat Français en 2016, a rejeté le pourvoi du gouvernement concernant son extradition aux motifs que le litige contre lui était « politiquement motivé. »

L’équipe juridique de M. HARDMAN ont obtenu l’ordonnance de gel des actifs contre M. ABLYAZOV en 2009 et a depuis bombardé les juges avec des nouveaux dossiers judiciaires, et a gagné des procès qui ont éventuellement élargi la portée de ces ordonnances et a élargi la liste de défendeurs aux associés et membres de sa famille.

Les procès civils ont finalement donné lieu en 2012 à une condamnation de M. ABLYAZOV à 22 mois de prison pour outrage à la cour (contempt of court), après qu’il a violé une ordonnance le demandant de divulguer ses actifs. Il a fui en France, et a obtenu le statut de réfugié.

Selon les experts, depuis cette date, les ordonnances de gel des actifs Anglaises, avec le respect qui est donné aux cours Anglaises et la place financière centrale de Londres, ont développé un pouvoir et une portée sans précédent.

Ces ordonnances sont applicables aux cibles individuelles avec des attaches mêmes marginales à la Grande Bretagne, et les cours ont jugé que ces ordonnances étaient également applicables aux sociétés associées, aux trusts, et aux associés qui se trouvent à n’importe quel endroit du monde.

« Une ordonnance de gel mondial des actifs est une mesure très draconienne » a dit Lloydette BAI-MARROW, ancien procureur de Britain’s Serious Fraud Office ( Bureau de lutte contre les fraudes graves en Grande Bretagne), et qui gère désormais une société de consulting dans le domaine de crimes en col blanc. « Il y a une tendance où ces ordonnances sont utilisées dans une façon potentiellement nuisible comme une arme contre les individus, et ceci devrait nous inquiéter. »

« On ne doit pas être des pions dans un jeu important. »

Le cabinet Hogan Lovells a indiqué que la loi Anglaise fait peser « un fardeau très lourd » sur la partie qui demande le gel des actifs, en l’obligeant à le faire de façon équitable/honnête. Le cabinet d’avocat a précisé que le défendeur avait le droit de contester immédiatement cette ordonnance à sa réception par ce dernier si elle était obtenue avec des preuves « illégales ou fausses », et que le demandeur devait dans ce cas là mettre en avant devant le juge tous les arguments pour contredire le défendeur.

Beaucoup d’avocats Anglais et de juges considèrent que les ordonnances de gel des actifs sont essentielles pour combattre les fraudeurs, et servent à la transparence des cours dans les litiges et des preuves qui émanent des pays dont les systèmes juridiques sont corrompus. Ils prétendent que l’analyse de toutes les preuves, peu importe leur origine ou comment elles sont parvenues à la cour permettent de faire une meilleure justice.

« La recevabilité de la preuve fait des courts du R.U un lieu plus attrayant pour ce type de litiges que les pays comme les Etats-Unis » a dit Pavel TOKAREV, ancien enquêteur de la Diligence qui est parti en 2019 pour faire sa propre société. « Les règles de recevabilité des preuves, sont très flexibles au R.U. »

La preuve obtenue en prison de la part de Mme TYSHCHENKO en est un bon exemple.

Pour obtenir cette preuve, M. HARDMAN travaillait avec Andrei A. PAVLOV, un avocat Russe missionné par la Banque BTA.

Les Etats-Unis et la Grande Bretagne par la suite, ont mis M. PAVLOV sur une liste noire pour son prétendu rôle dans un complot criminel qui s’est terminé par la mort en 2009 dans une prison de Moscou, d’un lanceur d’alerte, Sergei MAGNITSKY. Dans un interview à Moscou, M. PAVLOV a dit qu’il était injustement sali et qu’il n’a rien fait d’illégal. Il a dit qu’il était fier qu’il a travaillé avec M. HARDMAN, car cet avocat Londonien a une réputation d’avocat exceptionnel.

Le juge Anglais a dû faire face aux demandes qui disaient que le cabinet Hogan Lovells n’a pas informé la cour que la preuve obtenue de la part de Mme TYSHCHENKO était obtenue sous la contrainte, et le juge Anglais a considéré que le cabinet a suivi les règles d’admissibilité de la preuve même si la preuve au moment d’avoir divulgué l’information a été obtenu pendant sa détention. Cependant, on n’a pas demandé au juge d’analyser les circonstances de sa détention- dans une Prison Russe—ni le rôle de M. PAVLOV, ni les questions concernant le fait si Mme TYSCHENKO était maltraitée ou pas.

De plus, pendant que Mme TYSCHENKO était en prison, un autre avocat du cabinet Hogan Lovells a persuadé le juge Anglais de rendre une ordonnance obligeant son mari localisé en Grande Bretagne de fournir à la cour des documents et autre information utile aux procès de Hogan Lovells. En guise de preuve, le cabinet d’avocat a fourni des « enquêtes de presse» trouvées sur le site web compromat.ru, un site Russe notoirement connu comme un site d’information non vérifiée ou fabriquée de toute pièce.

Le cabinet Hogan Lovells a indiqué que la London High Court avait déjà eu l’occasion de rejeter les demandes de la partie adverse concernant le fait que la société « s’est comportée incorrectement » vis-à-vis de Mme TYSHCHENKO, et la cour a indiqué que le cabinet « agissait dans les règles » concernant les règles de l’admissibilité de la preuve. Le cabinet a précisé que dans le dossier lié à Mme TYSHCHENKO, l’information obtenue sur compromat.ru était « une petite fraction de l’ensemble des preuves fournies à la cour pour obtenir l’ordonnance du juge. »

Mme TYSHCHENKO était moins optimiste. « Il n’y a pas de bonnes personnes dans cette affaire » elle a dit.

Une Affaire Qui Ne Se Termine Pas

Même si les cabinets Londoniens se sont enrichis considérablement, en défendant des oligarques et les ex-pays Soviétiques, ces mêmes cabinets avaient moins de succès dans la récupération de fonds et d’actifs au nom de leurs clients. En novembre 2020, selon un récent affidavit du gérant actuel de la BTA Banque, la banque a récupéré seulement 45 Millions de Dollars sur les 6 Milliards de Dollars que selon eux, M. ABLYAZOV a volé.

Un compte rendu interne de la banque daté de 2014 a indiqué que 89% des 470 Millions de dollars dépensés partout dans le monde pour payer les frais d’avocats et autres « conseillers » ont été dépensé à Londres.

Les batailles juridiques émanant d’anciens pays Soviétiques sont souvent « très lucratives considérant les honoraires des avocats du R.U et des sociétés d’enquête, » a dit M. TOKAREV, ancien enquêteur de la Diligence. « Le R.U est un pays et gouvernement pragmatique, et ils n’ont aucun intérêt à chasser cet argent rentrant de leur pays. »

En effet, l’affaire BTA, entre autres, ne semble pas ralentir dans ces développements.

En Novembre dernier, par exemple, un juge Londonien a analysé la demande de la banque détenue par l’Etat pour le gel des actifs du milliardaire Kazakh, Bulat UTEMURATOV, qui est accusé devant la cour par un avocat Britannique mandaté par la BTA Banque comme étant le « responsable du blanchiment d’argent » au nom de M. ABLYAZOV. Le juge à qui on a présenté des preuves partiellement obtenues par les services du ministère de l’intérieur du Kazakhstan, a rendu une ordonnance de gel des actifs.

Le mois d’après, soudainement, le juge Londonien a retracté son ordonnance de gel des actifs, aux motifs que la banque a retiré sa demande car ils ont trouvé une solution amiable confidentielle avec M. UTEMURATOV, qui a continué à nier les allégations contre lui. Le cabinet d’avocat, Greenberg Traurig qui a fourni les preuves pour se litige a refusé de commenter sur la situation.

C’était encore une fois un rappel que les combats politiques du Kazakhstan ou d’autres pays autocrates, se terminent souvent à Londres.

Andrew Higgins dirige le département du journal situé en Varsovie et spécialisé dans les pays de l’Europe de l’Est et de l’Europe Centrale. Anciennement un journaliste et dirigeant du département de Times à Moscou, il a reçu en 2017 un prix Pulitzer pour son journalisme international, et son équipe a reçu le même prix en 1999 quand il était le dirigeant du Wall Street Journal à Moscou.

Jane Bradley est le journaliste enquêteur du R.U pour le journal The New York Times. Elle travaille sur Londres, et se spécialise dans la découverte des cas d’abus de pouvoirs, le crime financier, des cas de corruptions, et dans la justice sociale

 

 

 

 

Sergueï Pougatchev, l’oligarque qui réclame 12 milliards à Poutine.

ENQUÊTE – Le milliardaire russe fut le patron de chantiers navals, de mines et d’Hédiard. Tombé en disgrâce, poursuivi par la justice russe mais aussi britannique, il s’estime exproprié. Rencontre avec un ex-conseiller du «tsar» qui réclame réparation, devant un tribunal, à Paris.

Longtemps il fut surnommé le «banquier de Poutine». Aujourd’hui, le banquier se retourne vers son «client». Et ne lui réclame rien de moins que 12 milliards de dollars. Une somme colossale exigée de la Fédération de Russie, donc à Vladimir Poutine, puisque selon le quémandeur, «l’État, c’est Poutine». L’homme qui ose ainsi défier le tout-puissant président russe est Sergueï Pougatchev, oligarque déchu, qui a obtenu la nationalité française de longue date. C’est à ce titre que la prochaine manche du bras de fer qu’il a entamé pour récupérer la valeur des biens, dont il estime avoir été exproprié, se joue ce mardi 12 novembre, à Paris.

Dans la galerie encombrée des oligarques russes, se bousculent ceux qui restent en cour, les disgraciés et les plus ou moins mystérieusement disparus. Sergueï Viktorovitch Pougatchev, c’est celui qui fut propriétaire de l’épicerie de luxe Hédiard et – via son fils Alexandre – du quotidien France Soir. Ce mardi et les trois jours suivants, il assistera donc à une audience du tribunal arbitral international de La Haye. Quatre jours de confrontations organisés non pas aux Pays-Bas mais à Paris. «Pour garantir la sécurité d’un citoyen français», affirme Sergueï Pougatchev.

L’ex-banquier, atterri de Nice où il réside, a donné rendez-vous au Figaro dans le salon cosy d’un hôtel de luxe parisien. La silhouette est haute, la tenue décontractée, veste de cuir, pull sombre, jeans. Il porte la barbe et la moustache plus rases que dans les années 2000 où son visage évoquait immanquablement le tsar Nicolas II. Il arrive suivi de son garde du corps, oreillette apparente, qui s’assoit à quelques mètres. «J’ai reçu des menaces de mort», depuis des années, justifie Sergueï Pougatchev.

En 2015, à Londres où il réside alors avec Alexandra Tolstoï, la mère de ses trois plus jeunes enfants, des boîtiers sont découverts sous sa voiture. Explosifs, comme il le pense, ou balises de localisation? Scotland Yard puis la justice française sont saisis. Pougatchev attend toujours le résultat de l’enquête. «Mes avocats, ici, ont découvert qu’ils étaient suivis, pour moi, ce n’est pas une nouveauté», dit-il sur un ton presque badin.

Intimidations appuyées? Volonté réelle de le supprimer? Pour qui contrarie le Kremlin, toutes les hypothèses sont permises. Comment l’ancien propriétaire d’Hédiard s’est-il retrouvé dans cette situation peu confortable? Il raconte, d’un débit rapide. Sergueï Viktorovitch, 56 ans et déjà plusieurs vies, comprend le français, parle anglais, mais pour plaider sa cause avec volubilité, préfère la langue de Pouchkine. «J’étais proche du patriarche Alexis», chef de l’Église orthodoxe russe de 1990 à son décès en 2008, «qui connaissait mon père», commence-t-il. «C’est grâce à Alexis que je suis devenu conseiller de Boris Eltsine.» Pas encore trentenaire, Pougatchev a fondé «la première banque privée» sur les décombres de l’URSS, l’IIB alias Mejprombank. Le financier réfute avoir été le banquier du patriarcat, et encore plus d’avoir blanchi son argent, «une histoire, fausse», selon lui, qui a prospéré.

Parvenu dans «la Famille», le premier cercle du président Eltsine, il habite une datcha, l’une de ces vastes villas construites en banlieue de Moscou pour la nomenklatura soviétique. À Gorki, le voisin du jeune banquier conseiller du prince est le nouveau patron du FSB, un certain Vladimir Poutine. Les deux hommes se fréquentent. Pour qui douterait de sa proximité avec «Volodia», Pougatchev a affiché sur son site internet des photos d’une fête d’anniversaire et d’une partie de billard sur la table de la datcha de Brejnev. On y voit ses deux aînés, nés de son mariage avec Galina, alors adolescents, en compagnie de Macha et Katia, les deux filles Poutine – sujet quasiment tabou en Russie.

Il a beau être de dix ans le cadet de Vladimir Poutine, Sergueï Pougatchev revendique le rôle de faiseur de roi. Il assure avoir glissé au clan Eltsine le nom du patron du FSB comme premier ministre et successeur du président chancelant. Il le dépeint, au rebours des clichés, en personnage plutôt faible, «qui ne sait pas dire non», et donnerait raison au clan le plus fort du moment. Une description contradictoire avec le fait qu’«aujourd’hui, tous les hiérarques, les gouverneurs, les ex-du KGB ont été nommés par Poutine ; moi, je ne lui devais rien».

Les souvenirs se bousculent dans la bouche de l’homme d’affaires, au point qu’on peine à retracer la chronologie de tel ou tel tête-à-tête avec Poutine. Il situe l’un de ces échanges décisifs en 2009, dans la datcha présidentielle de Novo-Ogariovo, «jusqu’à 3 heures du matin». «Il ne se rendait pas compte que la situation du pays avait changé, il me répondait que le peuple a besoin d’un tsar.» Ce jour-là, l’oligarque signifie au tsar qu’il veut quitter le pays pour s’installer en France où il possède, entre autres, Hédiard depuis 2007. En Russie, il estime que son empire financier et industriel pèse 15 milliards de dollars et 300.000 employés. «Je comprends que Poutine ne veut pas que mes actifs tombent en de mauvaises mains.» Selon lui, de nombreux documents analysés par ses bataillons d’avocats russes, britanniques, américains et français attestent qu’à ce moment, l’État est disposé à lui racheter ses affaires. «Le morceau de choix, ce sont mes chantiers navals de Saint-Pétersbourg, avec leur carnet de commandes de 60 milliards de dollars.» Ceux-là mêmes qui devaient construire les navires militaires Mistral achetés à la France, avant que François Hollande n’annule le contrat pour sanctionner l’annexion de la Crimée. À partir de là, raconte Pougatchev, l’entourage de Poutine, «la meute», veut rafler ses biens.

Les ennuis s’enchaînent. La Mejprombank fait faillite. La justice russe estime que Pougatchev en est comptable et doit restituer environ un milliard de dollars. «Cela faisait neuf ans que je n’avais plus rien à voir avec la banque», jure l’oligarque, pointant «une histoire montée de toutes pièces». Sauf que la banque qu’il a fondée, dont la licence est retirée en 2010, finançait ses autres entreprises, comme il le détaille dans un courrier de 2014 à Vladimir Poutine. À la télé, Poutine le menace, lui enjoint de «rendre tout ce qu’il a pris», raconte l’ex-conseiller du prince. «Cette émission a été un choc pour moi, le début de l’expropriation agressive.» Outre les chantiers navals, seront gelés ses actifs dans la plus grande mine de coke du monde, qu’il avait développée en Sibérie. Pougatchev est aussi écarté d’un prestigieux projet immobilier sur la place Rouge où devait œuvrer Jean-Michel Wilmotte. La faillite d’Hédiard? Le Kremlin aussi, selon lui, qui l’a privé de liquidités.

Moscou est parvenu à faire geler ses avoirs par la justice britannique. Pour ne pas avoir exécuté les sentences des tribunaux de Londres et avoir quitté le Royaume-Uni, Sergueï Pougatchev a été condamné pour outrage à la justice et encourt jusqu’à deux ans de prison outre-Manche.

La justice française, dans une décision de février 2019 du tribunal de grande instance de Nice, a en revanche empêché la saisie de ses biens en France, par le liquidateur public de la Mejprombank, la DIA. C’est ainsi que l’homme d’affaires garde la jouissance de son château de Gairaut, une demeure construite en 1904 sur les hauteurs de Nice avec vue imprenable sur la baie des Anges, gardée par des bergers malinois qui impressionnent les visiteurs.

En 2015, Pougatchev saisit le tribunal arbitral international de La Haye. Son ex-compagne, la comtesse Alexandra Tolstoï, apparentée au grand écrivain, restée à Londres, lui demande de retirer sa requête, en échange d’un droit de visite à leurs trois enfants. «La mère de mes enfants a été corrompue par les Russes, je n’ai pas vu ma cadette, de 6 ans, depuis trois ans», souffle l’ex-oligarque, le regard perçant gris vert se troublant un instant. Dans la presse britannique, Alexandra s’est plainte de ne pas toucher de pension alimentaire.

Comment, d’ailleurs, assure-t-il son train de vie sur la côte d’Azur, les avocats, la sécurité? Ce jeune grand-père – ses deux fils aînés lui ont donné six petits-enfants nés en France – est d’ordinaire discret sur ses «affaires». Il parle cette fois avec enthousiasme de OPK Biotech, start-up à Boston qui travaille sur le sang artificiel, dont il est actionnaire depuis des années.

À Paris, les trois arbitres (un Colombien nommé par le plaignant, un Espagnol désigné pour la partie russe, un Français) ont convoqué des témoins de prestige. Il y a l’ancien ministre russe des Finances Alexeï Koudrine, actuel président de la Cour des comptes. Et Viktor Zoubkov, ex-premier ministre. Leur venue serait une surprise. Les avocats – sept pour chaque partie sont inscrits sur une ordonnance du tribunal! – se refusent à tout commentaire ; qu’il s’agisse du conseil de Sergueï Pougatchev, Me Jean-Georges Betto, ou, de l’avocat de la Fédération de Russie, David Goldberg, du cabinet londonien White & Case.

L’oligarque peut-il gagner? La justice arbitrale a signé un précédent historique, en 2015, lorsque le tribunal international de La Haye a condamné la Russie à payer la somme gigantesque de 50 milliards de dollars aux actionnaires majoritaires du groupe Ioukos fondé par Mikhaïl Khodorkovski. Cette sentence a été depuis annulée et cette affaire, vieille de quinze ans, est toujours en cours. Sergueï Pougatchev estime son dossier juridiquement plus solide car il s’appuie sur un traité bilatéral, signé entre l’URSS et la France, sur la protection des investissements, du 4 juillet 1989.

L’audience de cette semaine ne sera qu’une étape dans un feuilleton judiciaire qui promet d’être long. Si Pougatchev obtient gain de cause mais que la Russie refuse de payer comme dans la procédure Ioukos, «ce sont les 160 traités bilatéraux de protection des investissements signés par la Russie qui partent en fumée», prévient le banquier déchu. Un signal désastreux pour les entreprises françaises, Total, Renault ou Auchan qui ont investi des milliards en Russie. Selon lui, Emmanuel Macron devrait se servir de son dossier comme d’une carte, un moyen de pression. Sergueï Pougatchev, l’ancien protégé du patriarche orthodoxe, garde la foi en sa cause et en la justice. Même face à son ancien voisin et ami Volodia, il lance: «C’est impossible de perdre».