Les avocats de Poutine persistent à réclamer le magot de l’oligarque déchu Sergueï Pougatchev

L’ex-« banquier du Kremlin », installé sur la Côte d’Azur, doit défendre son patrimoine, menacé par diverses actions judiciaires déclenchées depuis Moscou. Une audience se tiendra cet après-midi à Nice.

Au sein du tribunal de Nice, la troisième chambre civile, qui a pu récemment statuer sur une trottinette défectueuse et trancher un différend entre un gérant de bistrot et son bailleur, devra se prononcer ce mardi 17 juin sur une affaire opposant, indirectement, Vladimir Poutine à un ex-oligarque devenu lanceur d’alerte. À la suite d’une assignation déposée en 2016, l’homme d’affaires Sergueï Pougatchev, milliardaire russe devenu citoyen français en 2009, contestera une fois encore la conformité d’un jugement rendu à son encontre par le tribunal de commerce de Moscou le 30 avril 2015 et le condamnant à une sanction de 75 milliards de roubles.

Dans une précédente décision rendue début 2019, le tribunal de Nice avait estimé que le jugement était entaché d’irrégularités, permettant ainsi à Sergueï Pougatchev de conserver la jouissance de son yacht, du sublime château de Gairaut et de ses autres biens, sans toutefois éteindre la procédure. En particulier, il avait été relevé que certaines décisions de la justice russe avaient été prises par un juge unique, alors qu’elles auraient dû être examinées par une composition collégiale. Six ans plus tard, les avocats de la Deposit Insurance Agency, entité publique de droit russe représentant Moscou, plaideront à nouveau la conformité du jugement de 2015. Son exécution entraînerait la chute de l’exilé, qui était surnommé le « banquier du Kremlin » et s’est présenté comme un lanceur d’alerte dans un documentaire diffusé en 2022 sur BFM TV.

Associé à la libéralisation de l’économie russe au temps de Boris Eltsine dans les années 1990, Sergueï Pougatchev a été l’un des artisans de la prise de pouvoir de Vladimir Poutine. L’homme d’affaires s’estime aujourd’hui victime de la vindicte du dirigeant russe, qu’il accuse d’avoir provoqué la faillite de sa banque Mejprombank en 2010, puis d’avoir voulu prendre le contrôle de son grand groupe industriel OPK (Obyedenennaya Promyshlennaya Korporatsiya), comprenant aussi bien des mines et des hôtels de luxe, que des chantiers navals.

Implication personnelle

Sergueï Pougatchev avait mis à profit sa nationalité française pour lancer une procédure arbitrale réclamant 12 milliards de dollars à la Fédération de Russie en réparation de l’expropriation de ses actifs (LL du 20/04/17). L’affaire est toujours en cours devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye. En parallèle, la Fédération de Russie continue d’exiger sa part des actifs mis à l’abri par le millionnaire naturalisé français en 2009. Ce dernier présentera à la justice niçoise une série de documents attestant l’implication personnelle de Vladimir Poutine dans les procédures judiciaires russes. Autre preuve de la vindicte dont il s’estime l’objet pour avoir défié le Kremlin : par un jugement du 13 mai 2025, un tribunal russe l’a condamné à quatorze ans de prison, par contumace. Selon lui, la justice française ne peut exécuter des poursuites politisées, qui ne sauraient être neutres ni impartiales.

Défendu par Laurent Latapie, David Motte-Suraniti et Adrien Verrier, Sergueï Pougatchev attire aussi l’attention du tribunal sur le profil des avocats de la partie adverse. Dans l’affaire jugée à Nice, la partie russe est représentée par Thomas Rouhette et Ela Barda, membres du bureau parisien du cabinet londonien Signature Litigation, ainsi que par Christelle Coslin, du cabinet anglo-saxon Hogan Lovells. Ces deux sociétés ont, par le passé, représenté les intérêts de Mikhail Fridman, Petr Aven et German Kahn, impliqués dans le consortium Alfa Group et réputés proches de Vladimir Poutine. Les trois hommes d’affaires, croit savoir l’ex-oligarque, continueraient de financer les procédures dont il est la cible en France. Saisies en 2022 d’une suspicion de financement illégal par des hommes d’affaires sous sanctions, ni la Direction générale du Trésor, alors dirigée par Emmanuel Moulin, ni Tracfin, ni les douanes n’ont cependant pu corroborer ces doutes.

Daniel Bernard

Ce majordome des oligarques azuréens était aussi un espion de Moscou… et un agent double du fisc français

Homme de confiance de plusieurs oligarques installés sur la Côte d’Azur, Jim Perrichon était un espion à la solde de Moscou… et un agent double du fisc français. Il a été confondu et jugé à Nice.

L’œil de Moscou sur la Côte d’Azur se nommait Jim Perrichon. Sa carrière d’espion s’est arrêtée net le 21 février dernier à la barre du tribunal correctionnel de Nice. Confondu par l’un des nombreux oligarques auprès desquels il a réussi à s’infiltrer au cours de ces dix dernières années, Jim Perrichon a plaidé coupable. Peut-être pour échapper à la publicité d’un procès en correctionnelle. Sans doute, aussi, parce que l’amoncellement des preuves rassemblées contre lui par la brigade criminelle de la police judiciaire ne laisse aucun doute sur ses activités occultes.
Cet homme de 46 ans a été condamné à 18 mois avec sursis pour vol. Pour autant, les faits dépassent largement le cadre d’une banale affaire de salarié indélicat. Ce sont en réalité des gigaoctets de données sensibles que Jim Perrichon a soutirés à ses riches employeurs: leurs comptes offshore, les statuts de leurs sociétés écrans, les adresses de leurs villas azuréennes, les immatriculations de leurs véhicules de luxe… De quoi confondre ceux qu’il considère comme des « banksters » (des banquiers profiteurs et rançonneurs). Ce serait même la principale motivation de cet espion atypique.

Les petits boulots d’un fils de bonne famille

Fils de bonne famille né dans une banlieue plutôt huppée de la région parisienne, rien ne le prédestinait à devenir ne serait-ce que chauffeur ou majordome. Jim est un fin joueur d’échecs, un habile pianiste, il parle pas moins de cinq langues et cite Giono ou Sophocle dans ses échanges… Des centaines de mails et de textos mis au jour au cours de l’enquête et qui retracent minutieusement son parcours d’espion.
Tout semble débuter en 2014 lorsque Jim Perrichon, fraîchement installé dans le sud de la France, entre au service de la famille Pougatchev. D’abord en tant que chauffeur, un boulot comme il en a fait des dizaines dans sa vie, parfois « pour 6 euros de l’heure », sans être toujours déclaré par ses employeurs qui ne se contentaient pas seulement de « voler le fisc », mais oubliaient aussi de lui verser son salaire.
Cette fois, il semble avoir décroché un job en or. Sergueï Pougatchev a été l’un des hommes les plus riches de Russie, on le présente comme « l’un des sept banquiers de Poutine », même si, en disgrâce avec le pouvoir moscovite, il a dû s’exiler à Nice. Dans ce somptueux château de Gairaut où Jim Perrichon prend rapidement du galon pour devenir le majordome du maître des lieux… Ce qui lui vaut surtout d’avoir à gérer les impayés de son patron.
Alors que Pougatchev rechigne à acquitter factures et salaires, son ex-épouse Alexandra revient un jour d’une virée shopping le coffre rempli de ses emplettes dans les boutiques de luxe azuréennes. Le majordome explique dans certains de ses courriers que c’est cet épisode qui l’aurait décidé à prendre contact avec les Russes. Il aurait suffi d’un simple coup de fil au standard de la DIA, l’équivalent de l’agence de gestion des avoirs criminels française, pour qu’il devienne, en moins d’une semaine, un espion à la solde de Moscou!

Rendez-vous secret dans un Aparthotel de la Prom’

Selon son récit épistolaire, un avocat moscovite l’aurait recontacté dès le lendemain. Puis une agence de détectives privés londonienne. Rendez-vous est pris à proximité du parc Chambrun à Nice. À peine arrivé, le majordome se retrouve embarqué à l’intérieur d’une voiture par un gaillard « en lunettes noires ». Direction un Aparthotel de la promenade des Anglais, « en grillant plusieurs feux rouges pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis ». C’est là que le majordome rencontre pour la première fois Trefor Williams, l’un de pontes de l’agence Diligence, qui va devenir son « officier traitant ».
Des mois durant, Jim Perrichon va collecter des informations sur les avoirs cachés de cet ex-banquier en disgrâce que Moscou accuse d’avoir détourné des milliards d’euros. « L’argent des petits épargnants russes », justifie dans ses écrits le majordome devenu maître espion. Il raconte ses « sueurs froides » lorsqu’il photographiait des milliers de documents tout en sachant qu’un « garde armé jusqu’aux dents se trouvait dans la pièce voisine ». Avec pour seule protection un téléphone de secours et un billet de 500 euros qu’une petite main de Diligence aurait enterré pour lui à proximité du château de Gairaut… « au cas où ».
Pas de quoi dissuader ce personnage qui semble tout droit sorti de l’imaginaire romanesque de John le Carré. Si Perrichon claque assez rapidement la porte des Pougatchev, il va tenter de recruter certains de ses employés pour continuer à l’espionner à distance. C’est d’ailleurs ce qui lui vaudra d’être démasqué. Surtout, l’agence londonienne semble lui confier d’autres « missions ».
C’est ainsi que l’ex-majordome entame une filature de quatre jours qui le conduira jusqu’au pied à terre azuréen de Moukhtar Abliazov. Lui est Kazakh et son pays d’origine lui reproche d’avoir détourné l’équivalent de 10% de son produit intérieur brut. Jim Perrichon aurait également traqué les biens mal acquis d’un autre « bankster » russe en fuite, Georgy Bezhamov.

L’espion russe devenu agent double français

Il affirme détenir des informations compromettantes sur plusieurs oligarques de la Côte d’Azur tels que Viktor Rashnikov, Oleg Deripaska, ou Roman Abramovitch, tous placés sous sanctions depuis la guerre en Ukraine. Perrichon semble même s’être intéressé aux affidés politiques de Poutine. Notamment Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, ou encore Sergueï Choïgou, l’ancien ministre de la Défense, limogé en mai dernier. Mais il se pourrait bien que cette fois, ce ne soit pas pour le compte de Moscou.
Les détectives britanniques auraient eux aussi négligé de le payer. Ce qui aurait conduit Jim Perrichon à claquer, aussi, la porte de Diligence et donc des Russes. Pas question pour autant de raccrocher sa casquette d’espion. C’est à la justice française qu’il va proposer ses services en 2019. Le factotum des milliardaires sur la Côte prend alors attache avec le Parquet national financier (PNF) et commence manifestement à livrer des informations aux douaniers de Bercy.
Il faut dire qu’entre-temps, il est devenu l’intendant d’une riche ukrainienne, Natalia, qui semble avoir le fisc en horreur. Bien que sans revenus officiels, elle est en mesure de s’offrir sur un coup de tête pour 200.000 euros de bijoux (ce qui lui vaudra d’ailleurs quelques ennuis avec les douaniers russes à l’occasion d’un voyage à Moscou). En revanche, elle est prête à tout pour réduire sa feuille d’impôts. C’est la raison qui l’a conduit à élire domicile à Monaco.

Les précieux conseils d’un ancien juge pour frauder le fisc

Mais le minuscule studio qu’elle possède en Principauté ne serait qu’une adresse de papier. L’Ukrainienne vit principalement dans sa villa sur les hauteurs de Nice. Et pour que le fisc ne détecte pas la supercherie, elle va s’attacher les conseils on ne peut plus avisés… d’un ancien juge français!
Paul-Marie Falcone a fait l’essentiel de sa carrière au Conseil d’État. Cet ancien de l’ENA, décoré de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite, décédé en 2020, avait manifestement décidé à la fin de sa vie de mettre ses compétences au service de ceux qu’il a pourtant redressés tout au long de sa carrière de magistrat. Le juge ignorait sans doute que Jim Perrichon l’enregistrait lorsqu’il dispensait ses conseils pour que la riche Natalia échappe aux contrôleurs du fisc. Préconisant, notamment, « d’éteindre toutes les lumières de la villa pendant un mois » pour pouvoir produire au besoin une facture d’électricité corroborant le fait qu’elle n’y habiterait pas.
L’histoire ne dit pas (ou pas encore) ce que Bercy et le PNF ont fait des renseignements collectés par le majordome des oligarques. Si ce n’est que l’ex-espion russe condamné il y a quelques jours ne semble pas être le seul à avoir reçu la visite des policiers. Selon nos informations, il y a tout juste un an, une armée d’enquêteurs investissait également le château niçois de son ancien employeur, Sergueï Pougatchev, pour y mener une perquisition. Toutefois, cette « procédure fiscale » aurait été initiée bien avant que l’espion de Moscou ne se rapproche des autorités françaises. Elle serait toujours en cours d’instruction…
Proche de Poutine, il l’a été. C’était dans les années 90, lorsque les oligarques les plus influents de Russie s’étaient mis en tête de trouver un successeur à Boris Eltsine. Celui que l’on surnommait « le pope » pour ses manières distinguées aurait même fait partie de ce club informel de milliardaires vite rebaptisé « les sept banquiers de Poutine » qui serait venu, d’un coup de jet privé, convaincre l’ancien lieutenant-colonel du KGB en villégiature à Biarritz de prendre les rênes de l’un des plus puissants pays aux mondes.
Sergueï Pougatchev, tout comme un autre des « sept banquiers », Boris Berezovski, retrouvé suicidé à Londres en 2013, en aurait bien mal été payé en retour. Après avoir été fait sénateur de la Fédération de Russie, après être devenu l’un des hommes les plus riches de ce pays, le milliardaire est tombé en disgrâce au début des années 2000. Ses biens, compagnie aérienne, chantiers navals, mines de charbon, ont tour à tour été nationalisés. Et la banque qu’il avait fondée, mise en faillite. La Russie l’accuse aujourd’hui encore d’en avoir détourné les fonds propres, près de 2 milliards de dollars…
Jusque devant la cour de Londres où Sergueï Pougatchev s’est finalement réfugié. Son exil britannique ne s’est pas révélé très sûr. Judiciairement d’abord. La justice anglaise a gelé ses avoirs, puis lui a interdit de quitter le territoire avant de le condamner à dévoiler l’intégralité de son patrimoine aux avocats de la Russie. Une série de revers qui coïncide avec l’époque où Jim Perrichon, son majordome niçois, l’espionnait.

Traqué de Londres jusque sur la Côte d’Azur

Pour l’avocat de Pougatchev, Me Adrien Verrier, cela n’est pas une coïncidence. Il pointe « une histoire hallucinante d’espionnage, comme au temps de la guerre froide. Le préjudice pour mon client de cette mise sous surveillance est incommensurable. Toutes ses données personnelles, sa vie privée, mais aussi les éléments concernant le contentieux qui oppose M. Pougatchev à la Russie, pays qui tente par tout moyen de l’éliminer, ont été transmis à la partie adverse. On comprend mieux aujourd’hui le sort réservé à certaines de ces procédures qui ont été biaisées par cet espionnage. »
Sergueï Pougatchev a finalement contre-attaqué devant la justice de sa nouvelle terre d’exil. Nice, qu’il a rejointe en 2015 après que Scotland Yard a découvert des engins explosifs sous ses voitures. De simples balises de surveillance en réalité, assure-t-on du côté des agences de détectives chargées par la Russie de le traquer… Jusque sur la Côte d’Azur manifestement.

L’invraisemblable histoire d’un majordome français qui espionnait un oligarque russe

Jim P., un Français employé comme majordome, a été condamné vendredi à 18 mois de prison avec sursis pour vols au préjudice de Sergueï Pougatchev, ex-oligarque russe devenu critique de Vladimir Poutine. En réalité, Jim P. l’espionnait avec l’aide d’une officine londonienne.

Jim P. est particulièrement volubile. Mais son procès, qui se déroulait vendredi 21 février à Nice, selon une procédure de reconnaissance préalable de culpabilité, n’a pas permis de répondre aux nombreuses questions que se posent les enquêteurs niçois.

Mediapart a eu accès à l’enquête du service interdépartemental de la police judiciaire (SIPJ) de Nice et a tenté de cerner le rôle qu’il avait pu jouer, sachant qu’au cours de l’enquête, Jim P. a reconnu d’emblée avoir travaillé pour Diligence, une société de renseignement sise à Londres, déjà épinglée pour ses méthodes douteuses dans les procès retentissants du « Londongrad », haut lieu des règlements de comptes judiciaires entre le Kremlin et ses brebis galeuses. « Diligence m’employait, mais les ordres venaient de l’agence russe d’assurance des dépôts », a précisé Jim P.

C’est la première fois qu’un lien si précis est établi entre un citoyen français, une officine établie à Londres et un donneur d’ordres russe. Contacté par Mediapart, Jim P. n’a pas souhaité répondre à nos questions.

D’après les éléments de l’enquête niçoise, l’intrigante trajectoire de Jim P. aurait démarré en 2013 avenue Pierre-Ier-de-Serbie, dans les beaux quartiers parisiens. L’homme travaille alors comme chauffeur pour AAA, une société de location de voitures de luxe. Il rencontre le maître des lieux, Alexandre Pougatchev, deuxième fils de Sergueï Pougatchev.

Ce dernier, un industriel qui a fait fortune sous Eltsine, puis Poutine, avant de tomber en disgrâce, n’a plus mis un pied en Russie depuis 2010. Il a déchiré son passeport et acquis la nationalité française en décembre 2009 ainsi qu’un nouvel état civil : Serge Pougatchoff.

À moins de 30 ans, son fils Alexandre peine à l’époque à se remettre en selle après sa reprise calamiteuse du journal France-Soir.

Parfaitement russophone, Jim P. pique la curiosité du fils Pougatchev. « C’est un homme très cultivé, excellent pianiste et redoutable joueur d’échecs, bien meilleur que moi ! », se souvient Alexandre Pougatchev. Assez rapidement, les deux hommes parlent d’un déménagement sur la Côte d’Azur, fief français des Pougatchev. Depuis la fin des années 1990, le père y a acquis plusieurs villas, gérées par une demi-douzaine de SCI.

« Jim a d’abord travaillé comme chauffeur pour moi dans le Sud, puis, comme je savais que mon père avait besoin de quelqu’un pour reprendre la gestion de ses villas, je lui ai fait passer le CV de Jim », indique Alexandre Pougatchev.

« C’était une embauche normale, pas une infiltration », prend soin de préciser Jim P. aux enquêteurs. Pour ses services de majordome, il est rémunéré « 2 500 euros en salaire, auxquels Alexandre Pougatchev ajoutait 500 euros en cash ». Il bénéficie également d’un logement de fonction dans une dépendance du château de Gairaut, le domicile de Pougatchev père.

Virée shopping

Au moment de l’embauche de Jim P., l’ex-oligarque est très peu à Nice, trop occupé par un procès à hauts risques devant la Haute Cour de Londres. Il y affronte l’agence russe d’assurance des dépôts (l’autorité administrative qui récupère la gestion des créances), qui lui réclame dans une autre affaire 2 milliards de dollars pour la faillite frauduleuse de son ancienne banque, la Mejprombank.

Sergueï Pougatchev a toujours clamé son innocence dans l’affaire Mejprombank, (distinct) qui fait toujours l’objet d’une procédure auprès de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, aux Pays-Bas. Toujours est-il que le 11 juillet 2014, la justice anglaise fait droit à la demande russe de geler les avoirs de Pougatchev dans le monde entier : l’intendance niçoise est à la peine. « Je gérais les très nombreux impayés de Serge Pougatchoff au détriment des PME françaises », relate Jim P.

Les confessions d’un oligarque

En avril 2015, il assiste à une scène qui, à l’en croire, déclenche son rapprochement avec les Russes. En vacances à Nice, la Britannique Alexandra Tolstoï, ex-compagne de Sergueï Pougatchev et mère de trois de ses enfants, rentre d’une virée shopping, le coffre plein à craquer d’articles de luxe. « Elle a commencé à retirer les sacs du coffre ostensiblement devant les yeux de l’agent de sécurité, qui n’avait pas son salaire payé depuis plusieurs mois. Cet incident m’a mis dans une rage folle. Je me suis dit que c’étaient les journaux russes qui avaient raison, que Pougatchev n’était pas une blanche colombe mais au contraire quelqu’un d’épouvantable. »

Ni une ni deux, Jim P. téléphone à Moscou. « J’ai moi-même appelé la ligne du standard de l’agence d’assurance des dépôts russes », indique-t-il aux enquêteurs. Et voilà qu’une semaine après ce contact, Jim P. rencontre Trefor Williams, ex-agent des forces spéciales de la Navy aux commandes de la société privée Diligence.

Jim P. devient alors l’homme de Diligence et de l’agence d’assurance des dépôts russe au château de Gairaut, alors que Pougatchev pense avoir à Nice un refuge sûr. Fin juin 2015, l’ex-oligarque, aux abois, quitte brusquement Londres pour regagner la France, plantant là la procédure anglaise. « La juge voulait m’interdire de quitter le Royaume-Uni. Là-dessus, je découvre des engins sous mes voitures, y compris celle qui emmène mes enfants à l’école. Je suis rentré en France pour sauver ma peau », explique-t-il.

La juge anglaise n’apprécie guère et le condamne à deux ans de prison pour outrage, tout en reconnaissant l’importance des menaces sur sa sécurité personnelle.

Des milliers de documents volés

Pendant ce temps, moyennant 2 000 puis 4 000 euros mensuels, en liquide, Jim P. multiplie les trouvailles, aussitôt transmises par mail sécurisé à un contact russe. La perquisition effectuée par le SIPJ au domicile de Jim P. confirme « le volume monumental de son activité », chiffré par les enquêteurs en « plusieurs dizaines de gigaoctets de données », comprenant « des milliers de photos volées, de documents bancaires, de documents financiers, d’objets de valeur… » ainsi que « des vidéos, des enregistrements audio clandestins, des captures d’écran de conversations, des documents texte rédigés par Jim P. ».

À l’automne 2015, Jim P. est cependant limogé au terme d’un épisode pour le moins déroutant. « Il a emprunté une des voitures des gardiens et disparu pendant plus de quarante-huit heures sans donner de nouvelles, se souvient Pougatchev père. J’ai demandé de signaler le vol à la police. À peine la plainte déposée, il a rendu les clés en les jetant à travers les grilles. »

Très vite, Jim P. tente de se faire réembaucher. Le 18 novembre 2015, il écrit à Alexandre pour lui demander d’intercéder en sa faveur : « Je suis toujours prêt à travailler pour votre père, auprès de qui je n’ai malheureusement pas pu m’excuser personnellement. » L’initiative échoue. Jim P. est contraint d’opérer en dehors du château de Gairaut.

Le nouvel an 2017 va lui donner une occasion de se refaire. La juriste Natalia Dozortseva, fidèle parmi les fidèles de Sergueï Pougatchev, répond aimablement à ses vœux. Il lui écrit alors, sur la messagerie Viber, qu’il connaît « des gens qui veulent la rencontrer ».

« C’est moi qui ai proposé à Jim de nous retrouver à Milan, se souvient celle qui a fui la Russie pour la France en 2013. J’avais prévu depuis des mois d’aller voir Don Carlos à la Scala. J’avais déjà mon billet mais Jim, qui est un grand amateur de musique, a déniché à la dernière minute deux places en loge. »

Williams lui propose trois niveaux de coopération : « bronze, argent ou or », l’or incluant un « témoignage » contre son patron.

Tandis que l’orchestre accorde ses violons, l’espion mélomane se livre à quelques confidences. Il ne se doute pas que son invitée porte un micro, acheté par Pougatchev, qui est au courant de l’entrevue. L’enregistrement, parasité par l’orchestre, n’en est pas moins éloquent : « Quand j’ai commencé chez Sergueï Viktorovitch [patronyme de Pougatchev – ndlr], j’étais déjà agent », avance Jim P.

Natalia Dozortseva tente, en vain, d’obtenir l’identité et les motivations des chefs d’orchestre de l’opération. « Je ne peux pas répondre à cette question. Je ne suis qu’un soldat sur le champ de bataille. Je ne suis pas général », lui répond-il, avant d’évoquer, sibyllin, un « coordinateur », un « homme qui sait tout, tout, tout ». Le silence se fait. Place à Verdi.

Une fois le rideau tombé, les deux mélomanes se retrouvent dans un bar. Freddie Mercury remplace Verdi, et Jim P. se montre un peu plus disert. Il évoque son recrutement par les services russes, en marge du prestigieux concours musical Tchaïkovski, et se plaint de ses employeurs, qui insistent pour le faire travailler comme chauffeur et majordome, alors qu’il vaut bien mieux. Natalia Dozortseva joue le jeu et accepte de rencontrer l’homme qui « sait tout ».

Le mois suivant, comme convenu, Jim P. organise une rencontre avec Trefor Williams, de Diligence, confortablement installé au restaurant-bar du Palais de la Méditerranée, au-dessus de la promenade des Anglais. Les présentations faites, Jim P. s’éclipse, laissant Natalia Dozortseva seule auprès du Britannique. « Un homme affable, sérieux, professionnel. Tout sauf un idiot », se souvient la juriste. D’après l’enregistrement audio que Mediapart a pu consulter, Williams lui propose trois niveaux de coopération : « bronze, argent ou or », l’or incluant un « témoignage » contre son patron.

« Je recherche toujours l’or, mais c’est une chose très difficile à obtenir. Cela demande beaucoup de courage », avance Williams d’une voix douce. Tout au long de leur échange, Dozortseva opine sagement. « Dites-moi ce dont vous avez besoin. Ne soyez pas timide, parlez-moi », lui enjoint Williams. Aucune somme précise n’est cependant évoquée. Pas plus que l’identité précise des clients russes.

Chantage au faux témoignage

« Je ne l’ai jamais revu », tranche Dozortseva. D’après nos informations, quelques heures après leur rencontre, Trefor Williams est intercepté à son hôtel par les services français, qui lui demandent de s’expliquer sur son faux passeport et lui font passer le goût des apéritifs niçois.

Après l’échec du recrutement de Dozortseva, Jim P. voit les livraisons de cash de Diligence se tarir. « Par la suite, je n’ai presque plus rien touché », indique-t-il aux enquêteurs français.

Il revient à la charge en 2018 avec une nouvelle prise : Alexandre V., garde du corps de Sergueï Pougatchev, également mis en cause pour vol dans cette affaire. Jim P. négocie une enveloppe de 10 000 euros mensuels. Mais là encore, l’argent promis ne vient pas. Ou pas assez. À peine 5 000 euros seront versés pour six mois d’informations fournies par Alexandre V. sur les allées et venues de son protégé.

D’après nos informations, en juillet 2019, Jim P. se rend à Londres pour régler ses comptes. Trefor Williams temporise en expliquant ne pas avoir été payé par les Russes pour l’ensemble des « trois phases » de travail. Mais un accord est trouvé, à hauteur de 36 000 euros, voire davantage si Jim P. accepte de témoigner contre Pougatchev dans la procédure anglaise. Pour l’agent, il s’agit d’un chantage au faux témoignage. Il n’ira pas jusque-là. Il choisit alors de se tourner vers un tout autre guichet : le Parquet national financier (PNF).

« J’ai pris contact en août 2019 de mon propre chef avec le PNF », indique Jim P. aux enquêteurs niçois, qui s’étonnent de cette initiative tardive. Pourquoi avoir tant attendu ? Pourquoi ne pas s’être tourné vers le PNF dès 2015 ? La réponse de l’intéressé laisse songeur : « Pour faire court, Pougatchev manipulait les journalistes français et je me doutais bien que le chemin serait long avant que le jugement anglais soit reconnu en France. »

En parallèle de ses contacts avec le PNF, Jim P. entreprend de régler ses comptes. Le 8 juin 2020, il écrit à Michaël Bendavid, l’un des avocats de Sergueï Pougatchev, et lui transmet de précédents échanges avec Diligence et la DIA, prouvant son travail pour eux.

Qu’importe que mon frêle esquif coule si le spectacle en vaut la chandelle !

Jim P.

Autrement dit, Jim P. donne des billes à celui qu’il honnit : « Pourquoi avoir envoyé des copies de mes correspondances avec Diligence, qui semblent arranger les affaires d’un banquier mafieux que je déclare haïr ? Tout simplement parce que la plus saine occupation des requins est de se dévorer entre eux […]. Et je suis là, qui regarde… Qu’importe que mon frêle esquif coule si le spectacle en vaut la chandelle ! »

Pougatchev reconnaît avoir sous-estimé les dégâts causés par Jim P. Depuis mars 2024, il est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire par le PNF pour fraude fiscale aggravée et blanchiment de fraude fiscale aggravée.

« Nous ne pensions pas, en portant plainte pour vol en bande organisée, faux et usage de faux, et abus de confiance, que ce monsieur serait si volubile, observe Adrien Verrier, l’avocat niçois de Pougatchev. Ce qui m’inquiète, ce ne sont pas tant les informations ou pièces transmises au fisc français. Le plus dur, c’est le coup porté aux deux affaires qui nous prennent à la gorge depuis des années, à Londres et à La Haye. Ça explique mieux les procédures en panne ou perdues. »

L’avocat entend faire valoir le préjudice de son client. Reclus en son château, Pougatchev refuse de s’avouer vaincu : « Je ne me bats pas pour l’argent volé par Poutine. Je sais que je ne le reverrai jamais. Ce n’est même plus une question d’honneur, ou de justice, c’est une question de survie. »

Au fil de son enquête, le SIJP de Nice n’a pu établir si Jim P. avait recruté d’autres personnes ni s’il avait cessé ses activités d’espionnage. À cette question, posée à maintes reprises lors de la garde à vue de 2024, l’intéressé oppose systématiquement : « Je ne souhaite pas vous répondre. » Et, plus loin, il déclare : « Je ne peux pas répondre à cette question. Disons que je continue de m’intéresser à ce monsieur. »

Le 21 février, Jim P. et son complice Alexandre V. ont tous deux écopé de peines de prison avec sursis. L’audience n’a pas permis de répondre à l’ensemble des questions qui entourent les actions de Jim P. et qui ont laissé les enquêteurs niçois pour le moins perplexes : « Dans ses écrits et conversations, Jim P. se vantait de détenir des informations sur d’autres oligarques et grandes fortunes de Russie, écrivent-ils. Mais l’enquête ne prouvait pas le degré de vérité ou la part de fantasme de Jim P., passionné par le monde de “l’intelligence”, révolté et justicier infiltré. »

Une mystérieuse fondation poursuit un ennemi de Poutine jusque devant le Conseil d’Etat

En guerre contre Vladimir Poutine, Sergueï Pougatchev s’appuie depuis 2015 sur sa nationalité française pour réclamer 12 milliards de dollars à la Russie devant les tribunaux arbitraux. D’après nos informations, l’International Foundation for Better Governance, qui réclame l’annulation de sa naturalisation devant le Conseil d’Etat, est discrètement activée par des proches du Kremlin.

Me François-Henri Briard, l’avocat qui a tenté de faire annuler le décret de naturalisation de l’ex-oligarque russe Sergueï Pougatchev, préfère rester discret sur les états de service et les motivations de son client, l’International Foundation for Better Governance (IFBG). Dans une décision du 29 décembre 2022, la section du contentieux du Conseil d’Etat a sèchement rejeté les demandes de cet « avocat aux Conseils » qui intervient aussi pour Orange, la Fédération nationale des cinémas français et l’Eglise catholique romaine. Plaidant la cause de cette association de droit belge, ce juriste et réserviste de la Marine nationale, dont le cabinet affiche sa proximité de valeurs avec les armées, portait les intérêts d’un lobbyiste britannique de 69 ans dénommé James Wilson. Opérant principalement à Bruxelles, ce mercenaire des affaires publiques, à l’œuvre pour servir les intérêts de la Russie de Vladimir Poutine devant la plus haute juridiction administrative française, est passé maître dans l’art de brouiller les pistes, masquant un intérêt privé derrière la défense d’une noble cause.

En 2009, Sergueï devient Serge

En poursuivant l’ex-banquier du Kremlin, connu en France pour avoir possédé le quotidien France Soir et l’épicerie de luxe Hédiard, James Wilson et l’IFBG prétendent agir contre le pillage des oligarques, dans l’intérêt du peuple. Sergueï Pougatchev, qui partage son temps entre la Côte d’Azur, les Etats-Unis et d’autres pays, est accusé d’avoir mis en scène sa rupture avec Vladimir Poutine dans le seul but de protéger ses intérêts financiers. D’après les informations de La Lettre A, l’identité des cofondateurs de l’association oriente pourtant vers un autre mobile, qui sert plus directement les intérêts de la Fédération de Russie. Outre James Wilson, Gregory Mathieu intervient en Guinée et en Ukraine comme représentant de sa propre ONG, tout en se présentant comme un consultant senior au cabinet d’intelligence économique Kroll. La troisième fondatrice, Nadia Borodi (ou Sass), est l’épouse d’Oleg Volochine, un député ukrainien récemment sanctionné par les Etats-Unis en tant que relais des tentatives de déstabilisation organisées par le Kremlin.

Pour ce trio d’administrateurs, obtenir du Conseil d’Etat l’annulation du décret de naturalisation de Sergueï Pougatchev, devenu Serge Pugachoff en 2009, et le priver ainsi de sa nationalité française, aurait pour conséquence de briser une procédure judiciaire hors normes entamée en 2015. Redevenant simple ressortissant russe, en effet, cet ancien proche de Vladimir Poutine tombé en disgrâce perdrait toute chance d’obtenir le dédommagement qu’il réclame à la suite de l’expropriation de ses actifs, soit environ 12 milliards de dollars. Comme lors de la série d’audiences qui se sont déroulées à La Haye puis Paris depuis huit ans, la nationalité de l’ex-oligarque était au cœur des débats de la dernière procédure d’arbitrage, qui s’est tenue à Madrid. La demande de Sergueï Pougatchev a été jugée irrecevable par le tribunal arbitral en juin 2020. Mais il a toutefois fait appel de cette décision et, ainsi, conserve une chance d’obtenir gain de cause, à condition de protéger sa nationalité française.

Un avocat en vue, des clients dans l’ombre

L’audience devant le Conseil d’Etat, qui s’est tenue le 8 décembre, a confirmé l’opacité des objectifs des dirigeants de l’IFBG. Destinataire des trois mémoires successivement déposés par Me Briard en complément de sa requête, le rapporteur public n’a pu cerner les intentions réelles des responsables de la fondation, qui proclame dans ses statuts un « but non lucratif d’utilité internationale de promouvoir, protéger et défendre les droits des entreprises, en particulier dans les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie ». Au nom de ses mystérieux clients, l’avocat a tenté de faire valoir que la naturalisation de Sergueï Pougatchev, dès lors qu’il a frauduleusement prétendu maîtriser la langue française, serait de nature à léser tous les entrepreneurs étrangers « souhaitant faire du commerce avec la France, s’y établir, et un jour, en acquérir loyalement la nationalité ». Cette demande insolite, critiquée par le rapporteur public, a été finalement écartée par la section du contentieux, qui a condamné l’IFBG à verser 3 000 € à Sergueï Pougatchev.

Sous couverture journalistique

Contacté par La Lettre A, après la publication de la décision, James Wilson a soutenu qu’il était tout simplement étranger à l’action entreprise contre l’oligarque. Le lobbyiste, qui se présente comme un journaliste et échappe ainsi aux exigences de transparence des institutions européennes, jure même d’une connaissance superficielle de l’activité de Sergueï Pougatchev. L’IFBG se serait bornée à référencer, le 7 avril 2021, sur son site, le contenu de l’article critiquant l’ex-oligarque, signé par deux autres faux journalistes, Colin Stevens et Philip Braund, eux-mêmes affiliés à deux publications sœurs de la sienne, EU Reporter et London Globe. Fidèle à sa réputation de caméléon, James Wilson met d’ailleurs en avant ses plus récentes publications et celles de sa fondation, dans lesquelles il accuse la Russie de crimes de guerre.

D’après les éléments recueillis par La Lettre A, c’est pourtant bien son association, l’IFBG, enregistrée en 2015 sous le nom Kyiv Brussels Network, qui a mandaté le cabinet Briard pour porter le recours devant la justice administrative française. Dans les mois à venir, d’ailleurs, d’autres associations, tenant compte de la jurisprudence de l’IFBG, pourraient tenter à leur tour de démontrer leur intérêt à agir. Quitte à choisir le même prestigieux cabinet, d’autres amis de la Russie pourraient ainsi faire juger au fond l’annulation du décret Pougatchev.

L’autre opération de James Wilson pour un oligarque russe

D’autres interventions de James Wilson à Bruxelles ont été repérées par l’ONG Transparency International. Le lobbyiste a ainsi pu théâtraliser, fin août 2022, une fausse conférence de presse dans le but d’aider le fabricant d’engrais Eurochem, appartenant à l’homme d’affaires russe né en Biélorussie Andreï Melnitchenko, à échapper aux sanctions de l’Union européenne visant les intérêts liés au pouvoir russe. Tout en approuvant le principe des sanctions, le PDG de l’entreprise, dont le siège est en Suisse, s’est saisi de cette tribune pour mettre en garde l’Europe sur le risque de provoquer un « dégât collatéral » : privés de fertilisateurs, les pays du Sud seraient menacés de famine. Bien que dévoilée par UE influence by Politico, cette manipulation a été reprise par divers médias.

Pendant les sanctions, Poutine poursuit sa traque des oligarques rebelles

RÉCIT – Harcèlement judiciaire, «suicides» douteux, confiscations, le pouvoir russe ne laisse aucun répit aux oligarques qui ne sont pas alignés sur sa politique.

Alexander Subbotin a été retrouvé mort, empoisonné par du venin de crapaud dans la cave d’un chamane qu’il était allé consulter après une soirée trop arrosée, dans la banlieue de Moscou. Le mystérieux décès de cet ancien dirigeant de la compagnie pétrolière russe Lukoil, relaté par le quotidien britannique The Independent, s’ajoute à celui des six milliardaires russes, dont trois anciens responsables du géant Gazprom, qui ont trouvé la mort dans des conditions suspectes et des «suicides» douteux en Europe depuis le début de la guerre en Ukraine, le 24 février. Tous étaient d’anciens proches du Kremlin.

«Le pays se fissure et tout le monde a peur, notamment les hommes d’affaires, dont beaucoup ont fui la Russie depuis le 24 février. Certains ont participé au système de corruption du régime et facilité le blanchiment d’argent pour le compte de Vladimir Poutine. Le Kremlin cherche sans doute à cacher l’ampleur des crimes et des infractions qu’il a commis ces vingt dernières années. Malheureusement, ce type de choses risque de se reproduire et de s’aggraver dans les mois qui viennent», analyse Sergueï Pougatchev, ancien oligarque devenu un farouche opposant de Vladimir Poutine. L’ex-patron de la banque Mezhprombank, qui contrôlait des chantiers navals à Saint-Pétersbourg et à Kaliningrad et que l’on surnommait à l’époque «le banquier de Poutine», vit à Nice depuis 2015, sous protection policière, et a pris la nationalité française.

Sergueï Pougatchev connaît bien Vladimir Poutine et son premier cercle, celui des «siloviki», les hommes issus de l’ancien KGB et des structures de force. Il a même contribué à son accession au pouvoir, en 2000, puisqu’il l’a présenté à la fille de l’ancien président Boris Eltsine, Tatiana Diatchenko, après sa démission. «À l’époque, il s’agissait d’éviter à tout prix le retour des communistes, qui étaient en embuscade. Poutine paraissait être le meilleur candidat pour le faire. Je pensais, et d’autres avec moi, qu’il n’y avait pas d’alternative. Et que Vladimir Poutine reprendrait à son compte les idées libérales et démocratiques de Boris Eltsine», explique-t-il aujourd’hui.

Sanctions judiciaires

Depuis qu’Igor Setchine, le tout-puissant patron du groupe pétrolier Rosneft, un proche de Vladimir Poutine, lui a confisqué une grande partie de sa fortune, en 2013, et qu’un tribunal moscovite, qui l’accuse d’avoir organisé la «faillite frauduleuse» de sa banque, a ordonné son arrestation, Pougatchev est en conflit ouvert avec l’État russe, à qui il réclame 12 milliards de dollars. Le tribunal de La Haye doit rendre une décision d’arbitrage dans six mois et l’ex-oligarque compte qu’elle soit positive. Il mise sur un changement de régime à Moscou pour pouvoir récupérer sa fortune.

Mais ni la guerre ni les sanctions économiques de l’Occident contre la Russie n’ont ralenti les poursuites judiciaires contre lui. «La justice n’est pas indépendante, mais politique en Russie. J’essaie de prouver que ce n’est pas la justice qui a pris la décision de m’attaquer, mais Vladimir Poutine. Mais les juges européens, qui sont très conservateurs, ne comprennent pas le fonctionnement du régime russe. À Paris, des cabinets d’avocats continuent à travailler pour la Russie et sont payés par des hommes d’affaires qui sont sous sanctions internationales.»

Sergueï Pougatchev approuve les sanctions économiques prises par l’Europe contre la Russie. Mais il estime qu’elles devraient s’étendre au domaine judiciaire. «L’Union européenne devrait déclarer les décisions de la justice russe nulles et non applicables. Car elles sont fabriquées de toutes pièces par Vladimir Poutine», dit-il.

Sergueï Pougatchev ne croit pas à une révolte populaire en Russie, comme celle qui avait fait chuter l’ancien régime ukrainien proche du Kremlin sur la place Maïdan. «Même si tout le peuple russe était enfermé dans un gigantesque goulag, il ne se révolterait pas», déclare-t-il. Il ne croit pas non plus à une révolution de palais, à un putsch ou à une violente rébellion interne contre Vladimir Poutine. Il mise plutôt sur une mise à l’écart, douce et progressive, du président russe.

«Si les choses continuent à se dégrader, si les sanctions économiques s’intensifient et les défaites militaires s’accumulent, et si Vladimir Poutine considère qu’il peut perdre le pouvoir, il pourrait négocier, contre des garanties, une porte de sortie avec l’un des clans de son entourage. Car il craint avant tout pour sa vie et son pouvoir», affirme-t-il. En attendant, la bataille judiciaire continue.

‘’Vue de Paris, comment fonctionne la Russie de Poutine ?’’ (2/2)

Navires français Mistral : révélations sur la corruption du système Poutine

Dans le deuxième volet d’un entretien au long cours, l’oligarque Sergueï Pougatchev affirme qu’un proche de Poutine, Sergueï Tchemezov, encaisse depuis vingt ans des commissions occultes sur des comptes offshore du président russe en lien avec des marchés d’armement. Le contrat des navires de guerre français Mistral, conclu par Nicolas Sarkozy et annulé par François Hollande, n’aurait pas dérogé à la règle.

C’était un contrat à haut risque, de l’aveu même de certains militaires français. Livrer des navires de guerre Mistral BPC (bâtiments de projection et de commandement) de 22 000 tonnes à la marine russe, au lendemain de l’invasion de la Géorgie en 2008, comme le voulait Nicolas Sarkozy, pouvait être un mauvais signal adressé à la Russie.

L’oligarque Sergueï Pougatchev, propriétaire de chantiers navals et premier négociateur de ce contrat de 1,5 milliard d’euros, signé en juin 2011, confirme aujourd’hui que la commande des Mistral répondait aux impératifs d’une nouvelle doctrine russe, visant, déjà, à pouvoir « projeter des troupes et des matériels » dans les pays limitrophes, tout en bénéficiant d’un transfert de technologies sensibles.

Pour Pougatchev, ce projet a eu pour corollaire la reprise par l’État puis l’expropriation pure et simple de ses chantiers navals à Saint-Pétersbourg, seuls capables de produire ces navires que la Russie espérait dupliquer en deux exemplaires supplémentaires au moins.

Mais ce marché militaire aurait eu aussi des arrière-plans financiers inavouables. Selon Sergueï Pougatchev, un proche de Vladimir Poutine, Sergueï Tchemezov, patron de Rosoboronexport, puis de la holding d’État Rostec (et qui n’est autre que son ancien supérieur au KGB, à Dresde), encaisse en effet depuis vingt ans des commissions sur les marchés d’armement sur des comptes offshore du président.

Sergeï Tchemezov et Vladimir Poutine à Moscou, le 8 mai 2017. © Photo Alexei Nikolsky / présidence russe / Tass / Abaca
« Personne d’autre en Russie n’avait le droit d’acheter ou de vendre [de l’armement], sauf à passer par Tchemezov, et en lui payant une commission de 8 % […] via des sociétés offshore », affirme aujourd’hui l’oligarque. Une pratique internationale évidemment interdite par la loi sur la corruption des agents publics étrangers.

Sergueï Tchemezov, qui a reçu la Légion d’honneur des mains de Nicolas Sarkozy, en mars 2010, aurait aussi, selon Pougatchev, négocié des commissions sur le contrat franco-russe des Mistral.

Contacté par Mediapart, via la direction de Rostec, Sergueï Tchemezov nous a adressé un démenti en ces termes : « Ces déclarations sont l’émanation d’une conscience compromise. C’est un “fake”, un mensonge délibéré qui s’inscrit dans le cadre d’une campagne de discrédit de la Russie. »

Les navires n’ont heureusement pas été livrés, à la suite de l’annexion de la Crimée en mars 2014, François Hollande ayant décidé d’annuler la vente en application de l’embargo – les Mistral ont finalement été revendus à l’Égypte, malgré l’instauration depuis le coup d’État militaire de 2013 de la dictature d’al-Sissi. Mais l’artisan du contrat, Nicolas Sarkozy, estimait encore, en novembre 2014, que la France devait « honorer sa parole » et « livrer les Mistral ». Second volet de l’entretien de Sergueï Pougatchev à Mediapart.

Vous avez été à l’origine du contrat d’achat des navires de guerre français Mistral par la Russie, avant d’en être écarté par Poutine en personne. D’où était venue l’idée d’acheter ces navires plus particulièrement ?

Sergueï Pougatchev : À l’époque, je possédais le plus gros complexe de construction navale de Russie. Le ministère de la défense a organisé des réunions, en présence du commandement de la flotte, pour nous faire savoir qu’il avait besoin de navires de débarquement capables de transporter beaucoup d’équipement et de forces pour pouvoir mener, comme dit Poutine, des « opérations spéciales ». La flotte russe n’avait pratiquement pas changé depuis l’époque soviétique. Elle était dans un état lamentable.

Lors des préparatifs de la guerre avec la Géorgie [en 2008 – ndlr], les militaires russes ont révisé leur doctrine. L’ennemi principal n’était plus les États-Unis mais les anciennes républiques soviétiques. Les bateaux qui avant croisaient en Atlantique, dans les mers du Nord, en Méditerranée ou ailleurs, n’étaient plus nécessaires.

Il leur fallait des bateaux pour patrouiller dans la zone des trois milles, pour surveiller les frontières, garder un œil sur les voisins. En cas d’opération en mer Baltique ou en mer Noire, ils voulaient pouvoir projeter des troupes et des matériels pour pouvoir assurer une opération terrestre. En Ukraine, vous pouvez acheminer par la route, par le rail, mais en Géorgie, ce n’est pas possible, donc il fallait être en capacité de débarquer des tanks, des véhicules de combat, des hommes.

Poutine me dit : “C’est super, tous ces milliards. Mais attention, tous ces milliards, tu les reçois de l’État.”

La Russie n’avait pas ce type de bateaux. Ils se sont donc tournés vers moi. Ils m’ont demandé si je pouvais en construire et combien. J’ai eu besoin d’étudier, de regarder ce qui se faisait ailleurs, qui étaient les leaders. D’où il est ressorti qu’il y avait les bateaux français, les Mistral donc, et les coréens. Il était exclu de voir du côté américain.

J’ai visité les chantiers navals français avec une délégation russe. Et les militaires ont donné leur accord, en 2009. La formulation de l’accord que j’ai signé était la suivante : deux BPC seraient construits en France, d’une valeur de 1,5 milliard, l’assemblage devait s’achever en Russie, puis la France nous cédait sa licence pour en construire vingt au total, en Russie. Pour ma compagnie, c’était un contrat à 15 milliards d’euros – avec une rentabilité pour moi de l’ordre de 20 %. C’était le deal.

Donc vous étiez en pleins pourparlers lorsque Poutine s’est invité dans le deal…

Oui. D’abord, il s’est rendu sur place, en personne, à Saint-Pétersbourg, pour mener une conférence sur la construction navale, dans mon usine, l’OPK [Corporation industrielle unifiée – ndlr], sans m’y convier. « Usine » est une façon de parler parce qu’on parle d’un complexe gigantesque, sur une superficie équivalente à la moitié de Saint-Pétersbourg, avec des chemins de fer, des tunnels, une centrale électrique. Poutine est premier ministre. Mon PDG m’informe, me demande si je viens. Je lui explique que je n’ai pas été convié.

Lors de cette réunion, Poutine demande à mon directeur pourquoi nous n’avons aucune coopération avec les chantiers navals d’État – qui n’existaient que sur le papier. Il explique que ça ne va pas et il propose, en pleine conférence, de nommer à la tête du conseil d’administration des chantiers navals d’État le premier vice-premier ministre Igor Setchine. Lequel Setchine était présent lui aussi.

Je vois Poutine à son retour à Moscou. Il me dit : « C’est super, tous ces milliards. Mais attention, tous ces milliards, tu les reçois de l’État. » Ça sonnait comme un signal assez étrange. Son message était : « Moi, Poutine, je te paie pour ces bateaux. »

Il me dit : « J’ai mis Setchine [à la tête des chantiers d’État], il faut travailler avec lui », et insiste, sur le thème « il faut partager » : « Tu ne peux pas être le seul, il faut développer les chantiers d’État. Là, tu as le monopole, laisse faire un peu la concurrence. »

Après ça, Setchine écrit à mon directeur pour lui demander en urgence nos carnets de commandes, les montants et les délais de livraison, pour les exposer à Poutine.

C’était la première fois que Poutine manifestait son intérêt pour vos affaires ?

J’ai commencé à bâtir ce complexe de construction navale dans les années 1990, sous Elstine, alors que Poutine n’était pas encore au pouvoir.

Poutine savait que les principales sources de revenus pour la Russie sont le pétrole et le gaz, mais ce n’est qu’à l’approche de 2010 qu’il a compris que la construction navale était un enjeu énorme, gigantesque, pour l’exploitation du plateau arctique. Et que c’étaient non seulement des sommes colossales, chose qui l’a toujours intéressé, mais aussi un levier d’influence très sérieux sur Gazprom, Rosneft, Loukoïl et consorts, qui étaient tous mes clients, de même que des compagnies occidentales, sans oublier bien évidemment l’armée. J’étais alors le seul exportateur de navires militaires de surface en Inde, en Chine et dans d’autres pays. Donc, d’abord on parle de milliards, et ensuite d’une sphère qui, selon Poutine, devrait être une prérogative de l’État.

À l’approche de 2010, Poutine a compris que la construction navale était un enjeu énorme, gigantesque.

C’était un marché assez captif : quand j’ai créé OPK Naval, il fallait renouveler 75 % de la flotte russe. Il s’agit d’un marché de 100 milliards de dollars au bas mot. On n’avait pas le choix. On ne pouvait pas construire des bateaux de guerre en Allemagne ou aux États-Unis, c’est évident.

Poutine était présent, à chaque fois, lors de la mise à l’eau des navires, comme président ou comme premier ministre. Mais il se montrait souvent mécontent. J’ai construit le plus grand brise-glace à propulsion nucléaire au monde, pour le « 50e anniversaire de la Victoire ». On sort des brise-glace en série, chacun coûte entre 1,5 et 2 milliards de dollars – le premier est le plus grand au monde, tout le monde ne parle que de ça, et lui n’était pas content.

Je lui demandais : « Mais pourquoi tu n’es pas content ? »

Il me répondait : « Mais qu’est-ce qui te prend avec tous tes brise-glace ? »

C’était étrange.

Au moment de la négociation d’achat des Mistral, il vous a donc proposé de vous racheter l’entreprise…

Oui. Fin 2009, Poutine m’appelle et me dit : « Tu peux venir boire un thé, manger un morceau. » C’était dans sa datcha, à Novo-Ogarevo [sa résidence officielle – ndlr].

Il me dit : « Écoute, j’ai réfléchi. Tu as beaucoup de choses, l’immobilier, les chantiers navals, les mines. Ça fait trop, t’as pas le temps. Pourquoi tu t’embêtes avec les chantiers navals. C’est des sommes colossales, ces bateaux de guerre. Ça devrait appartenir à l’État. On est prêts à te racheter. Qu’en penses-tu ?

— Écoute, pourquoi pas. La question, c’est combien. Sur le principe, pourquoi pas, tout se vend, sauf la conscience et l’honneur. Je t’écoute. »

Normalement, un rachat de ce type, c’est d’abord une demande d’estimation, sur trois mois.

Poutine me dit : « T’en veux combien ? »

Je lui réponds : « Volodia [diminutif de Vladimir – ndlr], qu’est-ce que j’en sais ? J’ai besoin d’une évaluation précise. Il faut attendre quelques mois que Ernst & Young et compagnie fassent leur travail. Je peux pas te donner un chiffre. »

Il insiste : « Combien tu en veux ? »

Je lui dis : « C’est pas la question, laisse-moi au moins un mois pour te donner l’évaluation précise des actifs.

— OK, un mois, mais toi, toi tu penses que ça vaut combien ? T’as bien une idée ! »

Je réponds : « Dans les 10 milliards de dollars. »

Il me dit : « Avec la crise de 2008, l’inflation, tout ça, 10, c’est beaucoup.

— Tu me demandes, je te réponds 10 milliards minimum. »

Il me dit : « On va s’entendre. 7,5, ça te va ? »

Je lui dis : « Je m’en fiche, je veux juste que ce soit by the book. Si ça se trouve, on est en dessous.

— Arrête de me prendre la tête… C’est mieux si toi et moi on se met d’accord maintenant, plutôt que de te retrouver en conflit avec Setchine. » Il me dit ça. C’était évidemment une menace.

Je comprends et lui dis alors : « 7,5, ça ira. »

Il me dit : « Tu vois, c’est pas si compliqué de s’entendre », et il appelle Koudrine, le ministre des finances. Il lui dit : « Alexeï Leonidovitch, je suis avec Sergueï Viktorovitch, il veut vendre ses chantiers navals. Il faut trouver l’argent rapidement. On s’est mis d’accord sur 7,5 milliards de dollars. »

Koudrine lui explique que c’est l’argent du budget, qu’on est en fin d’année, qu’il faut mettre ça sur le prochain budget, donc pas avant septembre 2010. Poutine le presse. Mais Koudrine le prévient qu’il aura du mal à trouver 7,5 milliards. Peut-être pourra-t-il en trouver 5 au maximum. Poutine dit : « OK pour 5 tout de suite et le reste, on verra plus tard. ».Il me demande si ça me va. Je lui dis : « OK. »

On finit de dîner, on parle d’autres choses. Le lendemain, je vois Koudrine, qui me dit : « Le chef a perdu la tête ou quoi ? Où tu veux que je trouve l’argent ? »

Cela va durer quelque temps. Les conflits et les intrigues se multiplient, le rachat s’enlise et finit en raid d’expropriation.

[Le 21 mars 2011, selon des documents que Mediapart a pu consulter, le sort s’accélère : une réunion gouvernementale conviée à examiner le financement de la nationalisation d’OPK démarre sur les possibles financements bancaires du rachat et s’achève sur la décision de lancer une enquête du FSB.]

Nicolas Sarkozy avec le vice-premier ministre russe, Igor Setchine, et le ministre français de la défense, Alain Juppé, lors de la signature d’un accord de vente de quatre navires de guerre Mistral à la Russie, le 25 janvier 2011, à Saint-Nazaire. © Photo David Vincent / Pool / AFP
Mais, entre-temps, un nouvel homme fort, un proche de Poutine, a fait son apparition à Paris, en marge des négociations d’achat des Mistral. C’est Sergueï Tchemezov. Nicolas Sarkozy lui remet la Légion d’honneur en mars 2010 à Paris. Quel rôle a-t-il joué dans le contrat franco-russe ?

En Russie, il existe un monopole sur les importations et les exportations d’armements. C’est Tchemezov qui en a le monopole, via l’agence Rosvooruzhenie (Rosoboronexport), qu’il dirige [avant d’être le patron de Rostec, la holding d’État comprenant Rosoboronexport – ndlr]. Donc toutes les négociations menées en France, avec le président, le ministre de la défense, le chef d’état-major de la marine, toutes ces négociations que j’ai menées personnellement étaient officiellement chapeautées par Rosoboronexport.

Dans les documents, Rosoboronexport apparaît, avec la signature de Sergueï Tchemezov. Personne d’autre en Russie n’avait le droit d’acheter ou de vendre, sauf à passer par Tchemezov, et en lui payant une commission de 8 %.

Une commission lui était-elle versée personnellement ?

De fait oui, personnellement, car c’était via des sociétés offshore. Officiellement, l’argent était envoyé à Rosoboronexport, mais ça passait par des sociétés offshore, je ne sais où.

Sur la piste des commissions versées via des sociétés offshore.

C’était comme ça pour tout ce qui était acheté et vendu. Par exemple, quand ma société vendait des destroyers aux Chinois – deux destroyers, c’est 1,5 milliard de dollars –, ou quand on vendait aux Indiens, même chose – quatre destroyers, plus de 3 milliards de dollars. Ce n’était pas moi qui lui versais cette commission mais les acheteurs. Ce sont eux qui payaient les 8 %. Naturellement, Rosoboronexport n’est pas le vrai bénéficiaire mais Poutine et Tchemezov.

Pour l’acheteur, ça ne fait pas différence, c’est dans le prix qu’il a accepté de payer. Si les Russes demandaient 2 milliards offshore aux Chinois, ça ne ferait aucune différence pour eux. Dans le cas de l’Inde, il y a eu corruption réciproque. Des rétrocommissions.

Et en France ? C’est Tchemezov qui négocie en personne ?

Non, non, non. C’est nous qui avons mené toute la négociation : le prix, la construction, la licence. C’est notre bureau d’études, mes ingénieurs, tout un complexe de 17 000 personnes. Que voulez-vous que Tchemezov fasse dans la négociation ? Il ne sait même pas de quoi on parle.

Donc il ne fait rien, vous négociez tout et il prend ses 8 % ?

Oui. Je n’ai pas d’autre choix. Je n’ai pas le droit d’acheter ou de vendre sans passer par lui. C’est une prérogative de l’État. Tchemezov, c’est l’État. C’est comme les droits sur la vodka. Vous la fabriquez, vous la vendez, et l’État prend 10 %. C’est la même chose.

Il vient juste une fois. C’est la même chose à chaque fois, sur tous les contrats qu’on a faits avec lui, en France ou ailleurs. Lui ou son adjoint vient. Ils prennent du bon temps, boivent, mangent, on leur paie 8 % en offshore et ils sont tous très contents. Une semaine plus tard, ils repartent à la maison.

Mais dans ce cas précis ? Qui est venu faire la fête en attendant les 8 % ?

Tchemezov et Medvedev. Moi aussi j’étais là. C’était à l’Élysée, une rencontre protocolaire avec le président [Nicolas Sarkozy – ndlr], qui nous a embrassés, remerciés, pour tout l’argent qui lui tombait dessus : la Russie avait versé une avance de 2 milliards de dollars. Super.

La commission de 8 % était donc courante ?

C’est le standard minimum, parfois c’est plus. 8 %, c’est ce que se prend Tchemezov, mais il peut y avoir d’autres personnes. Tchemezov peut dire : le deal nous a été préparé par des amis du président français, par exemple. Dans ce cas, il demande 2 % pour les « amis du président ». Offshore également. Et en fait, on ne sait jamais si ces « amis » ont existé ou pas. Peut-être que non. Mais c’est encore de l’argent qui part. Et qui revient peut-être à Tchemezov, je ne sais pas.

Nicolas Sarkozy nous a embrassés, remerciés.

Ce contrat était un peu spécifique puisque la Russie était l’acheteur…

Oui, quand je vends, je sais que les acheteurs, les Chinois, les Indiens, versent 8 % à Tchemezov. Dans ce cas, c’est différent, nous achetons les « coques » des bateaux, nous les terminons nous-mêmes, nous les armons, bref on finit le travail : et c’est seulement pour les deux premiers bateaux. Tous les autres devaient être construits à 100 % chez nous. Car il y avait une option pour faire les deux suivants à 50/50, mais l’essentiel du montant, c’était la licence. On payait la licence, les royalties.

Donc, qui a payé Tchemezov dans ce cas ?

Si quelqu’un l’a payé, ce sont les Français. Il est possible qu’il ait dit aux Français : si vous voulez qu’on vous les achète – et bien sûr que la France voulait les vendre –, alors comme intermédiaire entre l’usine – moi – et la France, je veux tant.

Savez-vous si dans ce cas Tchemezov a demandé de l’argent à quelqu’un ?

Oui. Il a demandé. Pas proposé. Demandé.

Vous pouvez préciser ?

Non, car au bout du compte, c’est un contrat confidentiel entre les deux pays, où sont réglés les pourcentages de « services ». C’est une pratique normale. La France exporte vers la Russie. Et Tchemezov devrait faire ça gratuitement ? Bien sûr que non. Si la France veut vendre, elle doit payer le travail de Rosoboronexport qui met son tampon sur le contrat, qui le rend légal. Et ça, ça se paie. Je me souviens d’avoir entendu les gens se plaindre de la difficulté de cette négociation, et expliquer que les Français étaient durs en affaires, contrairement aux Indiens.

Qui s’est plaint ?

Tchemezov. C’est à lui que j’ai parlé. Je le connais bien. On a beaucoup travaillé ensemble. Pour ça, il est assez imprudent. Il ne s’en cachait pas.

Vous n’avez pas le chiffre exact des commissions ?

Non. Ce contrat confidentiel, que je n’ai jamais vu, est signé entre Rosoboronexport et le pays qui achète ou vend. Dans ce cas, ce n’était peut-être pas 8 mais 2 %, mais je ne sais pas. C’est partout pareil, l’État prend une commission. Quand Dassault vend ses Mirage, l’agence française de ventes d’armes prend une commission qui va dans le budget de l’État. La différence est que chez nous, ça part chez Poutine et Tchemezov sur leurs comptes offshore.

Doit-on en conclure que votre projet a été déconstruit au profit d’un deal plus profitable à Tchemezov ?

Absolument. À 100 %. N’oubliez pas que Tchemezov est un ami très proche de Poutine, il gère l’argent de Poutine. Il était son chef [au sein du KGB – ndlr] en RDA, quand Poutine était à Dresde.

Finalement, Poutine a lancé un appel d’offres international en juillet 2010, et six mois plus tard, il a retenu « l’offre française », à charge pour un consortium réunissant les chantiers français STX et le chantier naval d’État russe OSK, qui avait repris vos installations, les chantiers du Nord et l’usine de la Baltique, de construire les bateaux. Le pouvoir vous a accusé de banqueroute, et vous ne recevrez rien de la « vente » promise par Poutine…

Mon business m’a été confisqué pour plusieurs raisons, et la principale, c’est l’argent. Quand vous avez un carnet de commandes de 60 milliards, plus un monopole qui vous donne une position d’influence sur le secteur pétrogazier, toute cette histoire se traduit en argent. Beaucoup d’argent. Des commissions… Et des détournements possibles pendant le processus de production. Il suffit d’augmenter artificiellement, par exemple, le prix de la tonne de fer, d’augmenter les coûts et d’empocher la différence.

L’ancien ministre de l’intérieur Claude Guéant a déclaré à la justice que vous lui aviez offert une pièce d’or, qu’il a récemment revendue. Guéant était à l’époque des négociations des Mistral secrétaire général de l’Élysée. Vous souvenez-vous de lui avoir fait ce cadeau ?

Absolument pas ! Pourquoi lui aurais-je fait un cadeau ? Je ne l’ai même jamais vu. Ces pièces font partie du package standard des cadeaux officiels aux fonctionnaires : caviar, matriochka, foulard et les médailles de la Banque centrale… Il est possible que lorsque Medvedev est venu voir Sarkozy, la délégation en ait distribué. Ça peut venir de Tchemezov ou d’un vice-premier ministre. C’est très symbolique mais je n’ai rien à voir avec ça.

‘’Vue de Paris, comment fonctionne la Russie de Poutine ?’’ (1/2)

« Avec Poutine, une junte a accaparé 100 % du pouvoir »

Premier volet d’un entretien au long cours avec Sergueï Pougatchev, l’un des oligarques de l’ère Eltsine. Il décrypte pour Mediapart le fonctionnement du pouvoir à Moscou. Selon lui, la guerre en Ukraine est en train d’acter « la fin de la Russie de Poutine ».

Quand il parle du système Poutine, Sergueï Pougatchev sait de quoi il parle. Il l’a connu de l’intérieur. « Une junte a accaparé le pouvoir, tout l’argent, toutes les institutions de l’État, explique-t-il à Mediapart. Il me semble qu’on n’a jamais vu un tel système politique dans l’histoire. Il n’y a plus de distinction entre les siloviki [membres ou ex-membres des ministères « de force » : armée, police, services spéciaux, parquet – ndlr], les oligarques, tout ça se confond avec l’État. »

Oligarque de la première heure, propriétaire d’une banque dès 1991, Sergueï Pougatchev s’est hissé au plus haut des milieux économiques russes avant d’en être chassé par Vladimir Poutine à partir de 2010. Il a été l’un des artisans de la nomination du président russe comme successeur de Boris Eltsine – après avoir largement contribué à faire réélire ce dernier en 1996. L’oligarque et sa famille ont jadis été les voisins des Poutine à Moscou. Il dit se ranger

Dès 2010, et sur ordre de Poutine, Pougatchev perd sa licence bancaire, et des pans entiers de son empire, OPK (les chantiers navals, les mines et l’immobilier…). L’oligarque renonce à sa nationalité russe au profit de la nationalité française. Son fils Alexander s’offre un France-Soir moribond au tribunal de commerce qu’il ne parviendra jamais à redresser. Tandis qu’il doit faire face à de nombreuses procédures judiciaires engagées par Moscou et à des menaces de mort, il obtient l’ouverture d’une procédure d’arbitrage à La Haye, pour recouvrer ses actifs, à hauteur de 12 milliards de dollars.

L’oligarque déchu reste un témoin de poids. De sa propriété de Nice, il a répondu aux questions de Mediapart dans un entretien en deux volets.

D’après vous, qui connaissez bien les hautes sphères gouvernementales russes, la décision d’entrée en guerre est-elle celle de Vladimir Poutine seul ou celle d’un clan ?

C’est Poutine qui a pris la décision tout en tentant de montrer à la télévision qu’il s’agissait d’une décision collégiale. Nous avons tous vu cette scène avec Sergueï Narychkine [le directeur du service des renseignements extérieurs qui a été mis en demeure d’approuver l’indépendance des Républiques de Donetsk et de Louhansk – ndlr]. Poutine a pris la décision en adoptant la position des faucons qui étaient prêts à attaquer l’Ukraine.

Une grande partie de l’appareil d’État est donc favorable à la guerre ?

Il faut bien voir que la Russie est un « quasi-État » qui n’a rien de commun avec la conception usuelle des structures d’un État. Il n’existe pas vraiment de ministère des affaires étrangères, ou quoi que ce soit. Ce qu’il y a, c’est un groupe de personnes qui représentent l’État. C’est une junte qui a accaparé 100 % du pouvoir. Donc rien ne dit que le ministre des affaires étrangères s’occupe des affaires étrangères ou que le directeur du FSB s’occupe de la sécurité. Tout est mélangé. Il s’agit d’un petit nombre de personnes dont les prérogatives se mélangent, et qui ont usurpé le pouvoir. On parle d’une usurpation totale. Partant de là, savoir qui a la charge de quoi n’a aucune importance.

Il s’agit d’un petit nombre de personnes […] qui ont usurpé le pouvoir. On parle d’une usurpation totale.

Quant à savoir si l’appareil d’État, ou disons le gouvernement, était favorable à l’entrée en guerre, le fait est qu’un tel gouvernement n’existe pas. Le Conseil de la Fédération et le Parlement ne sont que des institutions de papier, des attributs, sous la coupe d’un petit groupe de personnes.

De qui parle-t-on ?

De l’entourage proche. Depuis vingt ans, les équilibres ont changé. Ces derniers temps, on voit bien que priment les siloviki, des gens que Poutine a fait venir, à l’exception de Sergueï Choïgou (le ministre de la défense) qui était déjà dans le circuit avant lui, donc des militaires, des hommes du FSB. Outre Choïgou, qui fait partie du cercle proche, il s’agit de Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du conseil de sécurité, d’Alexandre Bortnikov, le chef du FSB. Ce sont eux qui prennent les décisions. Il n’y a pas de conseillers secrets dont nous ignorerions l’existence.

Donc, Poutine n’est pas isolé, comme on pourrait en avoir l’impression ?

Non pas du tout. Il n’est pas seul. Il est coupé de la réalité. Il vit dans une réalité parallèle. Mais il n’est pas seul. C’est évident. Ces dernières années, Poutine avait perdu de son influence, sur son entourage comme sur le pays. Mais avec l’entrée en guerre, il a repris du pouvoir. Aujourd’hui, il est le dirigeant à part entière du pays. Et cela s’est produit au moment même où il a déclaré la guerre, à la télévision. Ça a changé toute la construction du pouvoir.

Quel peut être l’impact des sanctions sur Poutine et son entourage ?

Précisons une chose : ce bloc à l’initiative de la guerre ne s’occupant pas de l’économie, mais de pseudo-politique, n’a absolument pas pris en compte la question économique. Il n’a pas anticipé la capacité d’union de l’Occident, ni la force de la pression exercée par les sanctions. L’autre chose, c’est qu’ils sont eux aussi coupés de la vie et qu’ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de l’économie. Dans l’entourage de Poutine, il n’y a personne qui ait envisagé cela. Personne.

Il n’y aura pas de retour en arrière. Rien ne s’apaisera.

À mes yeux, le fait qu’en une semaine les objectifs militaires n’aient pas été atteints et que de telles sanctions aient été adoptées nous permet d’acter la fin de la Russie de Poutine. Elle n’existe plus. Nous sommes dans une situation de rupture, comme la transition entre l’URSS de Gorbatchev et la Russie d’Eltsine. Nous sommes exactement à ce moment de rupture. Il n’y aura pas de retour en arrière. Rien ne s’apaisera.

La fin de la Russie de Poutine, peut-être, mais pas encore la fin de la guerre !

Ce sont les hommes politiques qui commencent les guerres et ce sont eux qui y mettent fin. Les militaires ne peuvent pas mettre fin à la guerre. Que les militaires s’emparent ou non de toute l’Ukraine, ce n’est pas cela qui mettra fin à la guerre. La fin de la guerre est une décision politique. Poutine est dans un cul-de-sac. Il n’a rien anticipé.

À quoi doit-on s’attendre, d’après vous ?

Plusieurs milliers de soldats russes sont déjà morts. Les conséquences de la guerre sont catastrophiques : énormément de civils sont morts, Kharkiv ressemble à Stalingrad… C’est la première guerre de ce type depuis la Seconde Guerre mondiale en Europe. On n’avait plus rien vu de tel : la destruction totale de villes européennes, des morts civiles par milliers.

En dix ans en Afghanistan, environ dix mille soldats russes sont morts. En Ukraine, c’est cinq mille en dix jours. C’est une catastrophe brutale dont les effets vont durer. Par ailleurs, les sanctions sont catastrophiques pour la Russie, sur le plan économique – gel des réserves d’or et de devises – comme ça a été le cas de l’Iran. Mais la Russie est dans une situation plus difficile que l’Iran, car 75 % de ce qu’elle consomme est importé. Très vite, les gens vont avoir du mal à trouver autre chose que du pain dans les magasins. Ces sanctions fonctionnent, et fonctionnent immédiatement.

Pour caractériser le régime, Alexeï Navalny a expliqué combien le parcours du président russe avait été marqué par la corruption, et que cette corruption était une caractéristique du régime. Partagez-vous cette analyse ?

La corruption est totale, mais elle n’a rien à voir avec la corruption telle que nous la comprenons en France. Navalny a utilisé ce terme faute de mieux, mais ce qu’il désigne, c’est ce dont nous avons parlé initialement : une junte qui a accaparé le pouvoir, tout l’argent, toutes les institutions de l’État. C’est bien différent de la corruption telle qu’on l’entend habituellement, quand vous donnez de l’argent pour qu’une personne de pouvoir fasse quelque chose pour vous.

En Russie, les soi-disant businessmen, ou les oligarques comme on dit, sont partie intégrante du système politique. Il me semble qu’on n’a jamais vu un tel système politique dans l’histoire. Il n’y a plus de distinction entre les siloviki, les oligarques, tout ça se confond avec l’État. Où avez-vous un tel système de prise de décision ? 0,1 % d’une population de 140 millions d’habitants possède 100 % du pouvoir et 100 % des ressources. Ce n’est plus de la corruption.

Poutine et les personnes qui sont aux affaires n’ont qu’à se servir. Avant les sanctions, Poutine disposait à sa guise des réserves d’or, de Gazprom, de Rosneft, de n’importe quelle entreprise privée… Et c’est ce qu’il faisait. Le palais de Poutine [la résidence construite à Guelendjik, sujet d’un film de Navalny – ndlr], c’est exotique. L’essentiel, c’était de pouvoir acheter l’Union européenne, des leaders politiques de l’UE ou d’ailleurs. On parle là d’une corruption totale. Cette corruption-là, hors de Russie, a beaucoup occupé Poutine ces dernières années. C’est sa politique extérieure.

Le pouvoir russe et en particulier Poutine ont-ils eu la main sur vos actifs en Russie, notamment les chantiers navals, avant qu’ils ne soient récupérés par l’État à partir de 2010. Autrement dit, étiez-vous un oligarque comme Roman Abramovitch et les autres ?

J’ai été un oligarque au sens où j’ai eu de l’argent et du pouvoir. Mais je ne dois rien à Poutine. Quand il est arrivé au pouvoir, grâce à moi, en 2000 [Sergueï Pougatchev qui faisait partie du premier cercle du président Eltsine a pesé en faveur de la désignation de Poutine comme président par intérim – ndlr], j’avais déjà l’ensemble des actifs qui m’ont ensuite été pris. L’arrivée de Poutine ne m’a rien apporté, au contraire. Abramovitch, c’est l’inverse. On dit souvent que Poutine a mis au pas les oligarques, c’est faux. Il a capté leurs actifs à son profit, tout en leur distribuant en gérance des fortunes.

J’ai été un oligarque au sens où j’ai eu de l’argent et du pouvoir. Mais je ne dois rien à Poutine.

C’est pourquoi aujourd’hui tous les businessmen russes, grands ou petits, doivent être considérés comme les serfs de Poutine. Ils ont tous accepté les règles du jeu. Quand l’administration présidentielle les convoque pour leur demander 10 millions de dollars en urgence pour ceci ou cela, ils apportent l’argent aussitôt. Avec moi, ça n’a jamais été comme ça. Et Poutine savait bien que ce n’était même pas la peine d’en parler.

Est-ce que les sanctions qui visent aujourd’hui les oligarques vous paraissent correctement ciblées, ou encore insuffisantes ?

Ils en ont oublié beaucoup. Je crois qu’il faudrait prendre 2022 comme ligne de démarcation. Tous ceux qui possèdent des actifs importants en ce début d’année doivent être sous sanctions sans même réfléchir. Car ces gens financent le régime de Poutine.

En Russie, la propriété est fictive. C’est le même principe que les « nominées » des sociétés offshore qui, sur le papier, possèdent les actifs. Poutine a fait en sorte que toute la Russie soit peuplée de propriétaires fictifs. Car tout lui appartient.

La Russie de Poutine est comme l’intérieur d’une montre, un mécanisme horloger. Il y a des petits rouages, des grands rouages, des moyens, des énormes comme le groupe Alfa de Fridman et Aven… Abramovitch… Ousmanov… les grands noms connus. Mais rien qu’en enlevant une petite pièce, vous arrêtez le mécanisme. Seul Poutine sait comment l’ensemble doit fonctionner. Et ça fait vingt ans que ça dure.

Un oligarque a participé au renflouement d’un parti, le Front national, par un prêt. On peut présumer que c’est une décision d’État ?

Il faut comprendre que lorsque ces gens-là financent Marine Le Pen, ils se fichent de savoir si c’est Le Pen, Macron, Loukachenko ou n’importe qui. On en revient à cette junte. Une junte qui a totalement accaparé le pouvoir financier, économique, administratif, militaire.

Il faut comprendre que lorsque ces gens-là financent Marine Le Pen, ils se fichent de savoir si c’est Le Pen, Macron, Loukachenko ou n’importe qui.

Quand on leur dit : il faut financer Le Pen, ce n’est pas leur décision. C’est une question de survie pour eux. Qu’ils financent des tanks ou qu’ils financent Le Pen ne fait aucune différence. C’est un ordre de Poutine. Une décision politique. La décision a été prise au Kremlin. Financez Le Pen. Ça ne marche pas. Ce n’est pas grave. On ne leur demande pas leur avis. N’imaginez pas un rassemblement d’oligarques invités à réfléchir sur la question de qui financer. C’est beaucoup plus simple : il faut envoyer 100 millions là-bas. C’est fait ? Très bien.

C’est ce à quoi l’Occident ne s’était pas préparé après la guerre froide. L’URSS essayait de corrompre, de recruter des agents, mais c’était l’idéologie qui primait, pas l’argent. La Russie, elle, n’a pas d’idéologie. Alors elle utilise l’argent. C’est tout.

Offrir des postes d’administrateurs à François Fillon, Nicolas Sarkozy : est-ce aussi une stratégie pensée, centralisée ?

Je vais vous dire une chose terrible. Cent pour cent de ces personnes, à commencer par Schröder [l’ancien chancelier Gerhard Schöder est président du conseil d’administration de Gazprom – ndlr], qui, après leur départ des affaires, ont été engagés en Russie, reçoivent leur argent non pas pour leur place chez Rosneft, Rostelecom ou MTS, mais en remerciement des services rendus lorsqu’ils étaient au gouvernement.

J’ai vu comment Poutine se comportait avec Schröder. Il savait bien qu’il l’avait recruté quand il était encore chancelier.

C’est très difficile de tous les suivre. Il y a Schröder, ses amis, l’ancien président du Bundestag, ils siègent tous là-bas. Ils sont à la retraite, ils ne servent plus à rien, mais ils reçoivent cet argent en remerciement, pour ce qu’ils ont fait quand ils étaient en fonction : le lobby Nord Stream [le gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique – ndlr]… Les remises de la Légion d’honneur… Ce que vous voulez… C’est la récompense de leurs services de l’époque. C’est une façon de légaliser la corruption : on leur avait promis 10 millions, 100 millions, et voilà comment ils les touchent.

C’est donc un système rôdé destiné à asseoir l’influence de la Russie ?

J’ai vu comment ça se passe. Quelqu’un habite en Allemagne. Il appelle quelqu’un en Russie, dans l’entourage de Poutine. Il a de bons contacts avec untel, le chancelier, son adjoint, que sais-je ? Ça vous intéresse ? Oui. Bon alors on peut organiser une délégation en Russie, l’invitation à une foire agricole. Et ça remonte comme ça.

C’est systémique. Il y a des files d’attente entières de gens qui proposent leurs « services ». Imaginez : vous connaissez le premier ministre français, et vous connaissez un ami de Poutine. Vous organisez un rapprochement et vous monnayez cette connexion, c’est un business. Et on vous dit : super, on te fait un contrat chez Gazprom pour toucher tes 10 millions, tes 100 millions ou peut-être 200, si tu fais ça bien.

Poutine dispose, ou plutôt disposait, d’un instrument unique au monde : une quantité d’argent incroyable, hors de toute comptabilité, totalement libre, et utilisable à loisir : contrats, constructions… On parle de milliards de dollars. C’est un peu le fonctionnement des services spéciaux. Ils sont partout : les journalistes, les amis, les amis d’amis. Ils cherchent des contacts.

Quand ils les trouvent, ils commencent à les recruter. Les services de tous les pays font la même chose. Donc le recrutement commence. Dans quel but ? Trouver des informations… En Russie, comme les gens qui sont arrivés au pouvoir viennent des services, ils ne savent rien faire d’autre. Donc ils recrutent des espions, et, mieux encore, des decision makers. Des espions, on attend de l’information. Mais si vous recrutez le premier ministre de tel ou tel pays, c’est pour une décision, prête à être exécutée.

Si vous aviez la possibilité de laisser un message à Poutine, quel serait-il ?

J’ai cette possibilité. Je pense qu’il est trop tard pour que je lui dise quoi que ce soit. Je le connais depuis 1990, et je lui ai déjà dit tout ce que j’avais à lui dire pendant toutes ces années. Mais il faut penser au futur. Poutine, c’est le passé. Appeler Poutine pour lui dire d’arrêter la guerre, c’est grotesque. Et c’est pathétique. Regardez Macron. Quand Macron l’appelle comme ça, je ne peux pas m’empêcher de penser à Schröder. Macron qui appelle pour la 25e fois et nous dit qu’il essaie de convaincre Volodia [diminutif de Vladimir – ndlr] d’arrêter de tuer des enfants, c’est ridicule. Avant la guerre, on pouvait encore parler. Il le fallait. Chaque jour. 24 heures sur 24. Mais aujourd’hui ?

Je ne comprends pas Macron. C’est pourtant quelqu’un d’intelligent. Il comprend bien que ces conversations ne font qu’induire une triste confusion. Il ne peut pas ne pas comprendre que ça ne fonctionne pas.

À chaque fois qu’il l’appelle, il se dit « la suite va être encore pire ». Mais le lendemain, il le rappelle. Quel est le but de ces appels ? Donc, soit ils ne comprennent pas eux-mêmes ce qui se passe, soit ils sont trop campés sur leurs intérêts, le gaz pour l’Allemagne, la réélection pour Macron – même si ces appels ne sont pas bons pour sa campagne me semble-t-il.

Imaginez Hitler dans son bunker en 1945, prêt à se suicider, et les Anglais, les Américains et les Russes qui l’appellent pour prendre des nouvelles : « Adolf, comment tu te sens ? Fais attention, hein. Ne t’en prends pas trop aux enfants. » Quel est le sens de ces appels ? Où va cette diplomatie ?

Je crois que la stratégie doit être celle d’un isolement total de la Russie, pas seulement financier et économique, mais surtout politique.

Karl Laske et Madeleine Leroyer